Tous égaux face à la douleur ?

Posted on 15 novembre 2016 par

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Près d’un Belge sur quatre souffre de douleurs physiques. De nombreux patients surconsomment des médicaments. Pourtant, l’apaisement se trouve souvent en soi. Par Anne-Cécile Huwart, paru dans Moustique

Subir en permanence une fatigue intense, d’incessantes douleurs dans les articulations. Sentir à chaque réveil l’attraction terrestre comme multipliée par cinq. Ces symptômes vécus par de nombreux seniors, Emilie les a perçus dès l’âge de 24 ans. « J’ai connu ma première crise aigüe après un entraînement de basket, explique la jeune femme. Ce n’est que 9 mois plus tard que les médecins ont diagnostiqué une spondylarthrite ». Elle jongle d’abord avec les antidouleurs. Son estomac en souffre. Emilie dort mal, son moral est en berne. D’autant qu’elle sait qu’elle devra cohabiter avec cette maladie probablement toute sa vie.

Dans la plupart des cas, la douleur est utile ; elle agit tel un signal d’alarme indiquant  une menace pour l’intégrité du corps. Ce réflexe encourage l’individu à trouver de l’aide. Elle oblige une personne à s’éloigner du feu, avertit la femme enceinte de l’éminence de l’accouchement. Mais la douleur peut aussi se faire plus insidieuse, permanente, devenir une entrave dans chaque geste de la vie quotidienne. C’est ce que subissent, comme Emilie, les personnes atteintes d’arthrite, de rhumatismes ou de maladies touchant les terminaisons nerveuses. Selon une étude de l’Institut scientifique de Santé publique datant de 2013, près d’un Belge sur quatre âgé de plus de quinze ans souffre de douleurs physiques modérées à très intenses.

Sans être atteint d’arthrite, qui n’a jamais souffert d’un mal de dos, de migraines persistantes ou d’une douleur à la cheville suite à une entorse mal soignée ? Bien souvent invisibles et mal comprises par l’entourage des personnes qui en sont atteintes, ces douleurs persistantes altèrent la qualité de la vie, elles engendrent souvent de l’anxiété, voire de la dépression, des difficultés professionnelles, sociales et familiales. Ces douleurs chroniques ont un réel impact sur l’ensemble de la société.

Question de génétique, de culture et d’éducation

Il a pourtant fallu du temps pour qu’elles soient reconnues comme un problème de santé publique. En Belgique, les premiers centres spécialisés voient le jour dans les années 1980. Depuis, l’algologie, la science qui étudie la douleur, a fait du chemin.  Les subsides libérés dès 2005 par le Service public fédéral (SPF) de la Santé Publique ont permis à 35 hôpitaux de développer leur centre multidisciplinaire pour le traitement de la douleur chronique. Mais ces initiatives louables se heurtent à une contradiction ; les médecins ne sont pas suffisamment formés à la prise en charge de la douleur chronique chez leurs patients: « Tout au long de leur cursus universitaire, qui s’étale sur minimum 6 ans, les futurs médecins n’entendent parler d’algologie que quelque heures à peine. Celle-ci leur sera pourtant essentielle dans leur profession », estime Marie-Elisabeth Faymonville, anesthésiste-réanimateur, chef du service d’Algologie du Centre Hospitalier Universitaire de Liège, reconnue mondialement en tant que spécialiste de l’hypnose.

Mais sommes-nous tous égaux face à la douleur ? Certains seraient-ils plus douillets, d’autres capables de mieux la contrôler ? Quels mécanismes biologiques et psychiques agissent dans la perception des maux ?

A la première question, la réponse est non. Nous ne sommes pas égaux face à la souffrance. La psychologie d’un individu, son patrimoine génétique, son vécu, son éducation, sa culture et même sa religion influencent sa manière d’expérimenter la douleur. Dans les sociétés du Nord de l’Europe ou d’Asie, les personnes extériorisent leurs souffrances de manière d’ordinaire plus contenue que dans les pays méditerranéens par exemple. Mathieu, sage femme à Bruxelles, observe souvent ces différences. « Dans une salle d’accouchement qui accueille des femmes du Maroc, d’Espagne ou d’Italie, c’est souvent à celle qui criera le plus fort, explique Mathieu. Tandis que les femmes de l’Est accouchent pratiquement en silence. Elles osent à peine un rictus et ne demandent la péridurale que tardivement, quand elles n’en peuvent vraiment plus ».

Accro au Dafalgan

La croyance populaire laisse parfois entendre que les femmes seraient plus résistantes à la douleur que les hommes. Pourtant, physiologiquement, ce serait plutôt l’inverse : la gent féminine disposerait d’un système nerveux plus sensible. En revanche, les femmes se soucient généralement davantage de leur santé et de celle des autres. Elles expriment plus facilement leurs maux, veillent à trouver des solutions.

Un mal de crâne ? Des crampes au ventre ? Des courbatures ? Pour contrer ces symptômes, beaucoup ont pour premier réflexe d’avaler une aspirine, du paracétamol ou un autre antidouleur. Mais ces remèdes ne sont pourtant pas toujours anodins. Sophie a très longtemps subi d’intenses douleurs abdominales. « Par moments, je me gavais d’antidouleurs, jusqu’à l’overdose. « De nombreux patients pratiquent de l’automédication et surconsomment des médicaments de prime abord inoffensifs, poursuit le Professeur Lavand’Homme, anesthésiste et spécialiste des techniques algologiques aux Cliniques Universitaires Saint-Luc à Bruxelles. On a dû pratiquer des greffes de foie à cause d’excès de paracétamol ». Des personnes deviennent réellement « accro » aux antidouleurs : Dafalgan Codéïne, au Nurofen, Tramadol, ou à d’autres dérivés de morphine … Sans parler des traitements contre la souffrance psychique, les antidépresseurs et les neuroleptiques, dont beaucoup ne parviennent plus à se passer. « Il existe un réel risque de toxicomanie chez certains patients », ajoute Patricia Lavand’Homme.

Pourtant, dans de nombreux cas, la douleur physique ou la souffrance psychique peuvent être apaisées autrement. « Notre société nous inculque depuis trop longtemps qu’une solution vient d’abord de l’extérieur, explique Marie-Elisabeth Faymonville. Alors qu’il est souvent possible de la trouver en nous. Le premier moyen pour appréhender la douleur, c’est d’éviter de se focaliser sur celle-ci ». C’est ce que visent les méthodes comme la relaxation, la méditation, la sophrologie ou l’hypnose.

Créer diversion, voilà donc le principal remède à la douleur. « Grâce à la distraction, notre cerveau peut modifier la perception de la douleur», poursuit le Professeur Faymonville. Tout le monde en est capable ». Il n’est pas toujours nécessaire d’aller jusqu’à l’hypnose pour mieux appréhender la douleur ; dans une vidéo circulant sur Internet, un pédiatre parvient à faire rire un enfant pendant qu’il lui administre des piqûres. Le bambin se rend à peine compte de l’opération. « Un événement potentiellement douloureux peut être contrebalancé par la création d’une sensation parallèle positive, et inversement car anxiété et douleur sont intimement liées, explique Jérôme Laurent-Michel, infirmier spécialisé dans la prise en charge de la douleur et participant à la conception du site www.jeutesoigne.be. Ce site est une initiative de l’ASBL ABELDI (association belge de lutte contre la douleur infantile) et de l’HUDERF (Hôpital universitaire des enfants Reine Fabiola). Il offre aux enfants et à leurs parents des outils pour mieux appréhender la douleur, à travers des informations et des jeux. « La douleur n’a rien d’éducatif, explique l’infirmier. Elle peut notamment introduire la phobie des soins et mettre à mal tous les intervenants. Alors que des moyens de la prévenir existent pour éviter les pratiques comme la contention qui ne respecte rien ni personne ».

Le travail, c’est la santé

A tout âge, des activités comme regarder un film, lire un livre, voir des amis et même travailler constituent des inhibiteurs de douleur. « Poursuivre une activité professionnelle, éventuellement à temps partiel, est souvent plus profitable au patient que de cesser de travailler », souligne Marie-Elisabeth Faymonville. Une étude du CHU de Liège le confirme : sur 1.832 patients interrogés, les patients qui ont une activité professionnelle montrent un niveau d’anxiété et de dépression moindre, et parmi eux, les patients qui travaillent en tant qu’indépendants évaluent leur qualité de vie meilleure que ceux qui ne sont pas dans la vie active.

Se divertir, continuer à vivre et à travailler malgré sa spondylarthrite, c’est aussi l’option choisie par Emilie. Elle poursuit son activité de sage-femme et a repris le sport. « Le sport est un inhibiteur de douleur efficace grâce à la sérotonine et à la noradrénaline : notre cerveau libère ces inhibiteurs de la douleur grâce à l’activité physique», note Marie-Elisabeth Faymonville. La jeune femme combine ses traitements médicaux avec de l’homéopathie et de l’acupuncture. « Cela m’aide beaucoup, je ne prends plus d’antidouleurs tous les jours désormais ».

Prévenir et réduire la douleur passe donc souvent d’abord par des changements d’habitudes, par accepter qu’un mieux-être passe d’abord par soi-même. « Le patient doit devenir partenaire du médecin et apprendre à se respecter, ne pas forcer, ne pas accepter toutes les sollicitations, souligne encore la spécialiste de l’hypnose. J’emploie souvent cette métaphore : pour avancer en barque sur le fleuve de la vie, le corps et l’esprit doivent ramer à la même vitesse, sinon la barque tourne en rond ».

 

 

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