Des enfances en suspens

Posted on 31 mai 2016 par

0


En matière d’aide à la jeunesse, les erreurs et les lenteurs judiciaires s’avèrent encore plus cruelles. Illustration à travers l’histoire de Gloria, placée à l’âge de 18 mois  suite à un banal contrôle allergique. Par Anne-Cécile Huwart, paru dans Moustique

Une petite fille métisse, drapée dans un tablier, dessine assise à une table. Sur cette autre photo, elle fixe l’objectif d’un regard fier. Ce sont les derniers clichés dont Maggie dispose de sa fille à cette époque. Gloria a 18 mois lorsqu’elle est séparée de sa mère, placée dans une pouponnière puis confiée à une famille d’accueil. Pour Maggie, il s’agit d’un placement forcé. Dix ans plus tard, elle continue à se battre pour rester la maman de Gloria.

La justice est humaine et – on ne le cesse de le rappeler – sous financée. Elle est donc capable de commettre des erreurs. Le temps judiciaire, de plus en plus éloigné de la réalité humaine, laisse bien des justiciables se ruiner dans des procédures longues et coûteuses. En matière d’aide à la jeunesse, ces lenteurs s’avèrent particulièrement cruelles. Le temps qui passe ne se rattrape pas : en attendant une décision officielle, des enfants restent des mois, voire des années, maintenus en institution, en famille d’accueil ou à la garde d’un parent non adéquat. L’histoire de Maggie ou encore celle de Philippe, un père que dix ans de procédures ont broyé, attestent parmi d’autres de cette situation.

La petite Gloria naît en août 2006 à la maternité des cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles. Maggie, sa maman, est originaire d’Afrique de l’Ouest. Dès sa naissance, la fillette présente de graves symptômes d’allergie alimentaire : eczéma, gonflement des voies respiratoires. A sa sortie de la maternité, cette mère célibataire se démène pour s’occuper de sa fille du mieux possible.

Un jour de janvier 2008, Gloria est admise aux urgences suite à une grave réaction allergique. Afin de réaliser des tests et d’instaurer un nouveau régime alimentaire adapté à la fillette, l’hôpital propose, en concertation avec sa maman, une hospitalisation de plusieurs jours. Durant ce séjour, la fillette passe ses journées au KAPP, un service de psychiatrie infanto-juvénile. Des conflits s’instaurent à propos de l’alimentation de la petite. La communication passe mal entre Maggie, anglophone, et le personnel médical. Celle-ci ne se sent pas écoutée, alors qu’elle est titulaire d’un master en biologie et qu’elle se sait capable de s’occuper de sa fille. « J’ai constaté une erreur dans la préparation des repas à la cuisine de l’hôpital, explique Maggie. D’ailleurs, les symptômes de ma fille ont perduré ». Le ton finit par monter, parfois violemment. De nature jusqu’alors plutôt calme, Gloria se montre difficile. « Elle était enfermée et séparée de moi », clame Maggie

« On m’a volé mon enfant »

Voyant la santé physique et psychologique de sa fille se détériorer, la maman ne peut s’empêcher d’exprimer son exaspération. En réaction, le personnel du KAPP déclare le lien entre Maggie et Gloria trop fusionnel et impose à la maman un suivi psychologique. A la mi-mars, après six semaines d’hospitalisation, Maggie demande à ramener sa fille à la maison le soir. C’est alors que le centre prend une mesure radicale: au lendemain d’une réunion avec une déléguée du Service d’aide à la jeunesse (SAJ), Saint-Luc saisit SOS Enfant et dénonce « une situation de danger en cas de retour de l’enfant à domicile »…  La petite est alors placée en pouponnière. Deux ans plus tard, elle intègre une famille d’accueil. La fillette, qui n’est plus allergique qu’à quelques fruits à coque, y réside encore à l’heure actuelle.

Sept avocats pro deo se sont déjà succédé sur cette affaire.  Aucun n’a pu empêcher la prolongation du placement d’année en année, ni la restriction de plus en plus grande du droit de visite de Maggie à sa fille. Elle ne peut la voir qu’une heure toutes les six semaines entre deux assistantes. « Je ne peux même pas coiffer ma fille !, s’exclame la maman. Et on me dit ce que je dois faire, de quoi je dois lui parler ! Alors qu’on m’a volé mon enfant, sans aucune raison valable. » Nous avons sollicité une réaction de la part du Kapp, sans succès.

Me Beya Merad a accepté le dossier en 2015. Elle est la première à remonter jusqu’à l’origine du placement et à se battre pour dénoncer ce qu’elle perçoit elle aussi comme une adoption contrainte. « Plusieurs psychiatres ont assuré que ma cliente ne présentait pas de trouble psychopathologique. Ils la décrivent comme une mère refusant d’être bridée dans l’exercice de la maternité. C’est bien la privation de sa fille qui la rend par moments excessive. Comment pourrait-il en être autrement, alors qu’elle refuse d’accepter l’inacceptable ? »

Renforcée par les actions de son avocate, Maggie ne baisse pas les bras. Elle tient à maintenir les minces contacts qui la lient encore à sa fille. Mais elle sent que tout est fait pour les restreindre. « Un rapport du service de placement Accueil et Solidarité déclare que Maggie refuse que sa fille fasse sa communion, alors qu’elle demande simplement à y assister, explique l’avocate. Le document révèle que le service craint que Maggie veuille par la suite assister à tous les événements importants, comme les anniversaires. Depuis le début, on veut se débarrasser d’une mère qui dérange, trop envahissante, et la forcer à accepter une situation de fait ». Nous avons contacté le service de placement qui a refusé de s’exprimer sur ce dossier précis. « Nous veillons à mettre l’enfant au cœur de la prise en charge. Nous recueillons aussi souvent des avis positifs. Notre objectif est de maintenir le lien entre un enfant et sa famille d’origine, de privilégier des moments de qualité avec celle-ci ». Difficile de croire à ces généralités dans le cas de Maggie et Gloria…

L’affaire de Maggie et sa fille oppose directement une maman aux institutions. Mais l’écartement d’un enfant trouve souvent son origine dans un conflit parental. Et la judiciarisation de ces situations n’arrange rien. Que du contraire. Philippe en a fait les frais. En 2003, il se sépare de la mère de ses enfants qui ont alors 5 et 2 ans. Les tensions sont vives entre les parents. A maintes reprises, la maman ne présente pas les petits au moment de l’échange de garde. « J’ai dû me rendre vingt fois à la police pour le dénoncer, explique ce médecin bruxellois. J’étais décrédibilisé par mon ex auprès de mes enfants et de tous. Je me souviendrai toujours de cette Saint-Nicolas que j’ai passée tout seul devant ma cheminée avec les cadeaux ! »

Le SAJ et le SPJ de Nivelles entrent en jeu. « Et là, c’est parti dans des discussions sans fin. Les juges se basent sur les rapports du SAJ et du SPJ. Tous les intervenants vont dans le même sens. J’ai changé quatre fois de conseil. En dix ans, j’ai dépensé près de 50.000 euros en frais d’avocats, analyses psychologiques, médiations et expertises ! »

« Tu vas crever tout seul »

Les familles moins aisées ne peuvent pour leur part compter que sur les services d’avocats pro deo. Pour 300 euros par procédure, ceux-ci ne prennent pas toujours la peine d’analyser les cas en profondeur. Et l’affectation d’un avocat dédié à la défense des intérêts de l’enfant, mesure plus que louable, peut parfois s’avérer contre-productive. « L’avocat chargé de la défense des intérêts de mes enfants travaillait dans le même bureau que l’avocat de mon ex !, s’insurge Philippe. Beya Merad ajoute : « Ce sont parfois les institutions elles-mêmes qui se substituent au parent aliénant, en confortant à tout prix une mauvaise hypothèse de départ. Comportez-vous avec quelqu’un comme s’il était fou, il le deviendra. »

Après 14 ans de procédures stériles, ce papa lève le drapeau blanc. Il réunit ses enfants et ensemble, ils décident de cesser toute procédure officielle. Mais les dégâts sont là. « Le grand comprend que si je n’ai pas été présent durant son enfance, ce n’était pas ma volonté. Le plus jeune refuse de me voir. Il m’insulte par SMS, avec des mots très durs du genre : « Tu vas crever tout seul ». J’espère qu’avec le temps, il comprendra lui aussi que je ne l’ai jamais laissé tomber. »

De telles histoires, Eliane Masson, de l’association La Mouette, en entend près de trois par semaine. A coups de lettres toujours aimables aux services d’aide à la jeunesse et aux magistrats, elle tente d’offrir un écho au sentiment d’injustice de ces parents privés de leur enfant. « Bien sûr, il n’est pas toujours facile d’y voir clair dans des conflits familiaux, explique-t-elle. Mais il n’est pas normal de laisser des situations pourrir aussi longtemps. »

Bernard Devos, le Délégué général aux droits de l’enfant, admet que certains cas peuvent être gérés de manière inadéquate, mais il appelle à ne pas généraliser. « La plupart des professionnels effectuent leur mission de manière consciencieuse face à des situations compliquées. » Il insiste par ailleurs sur le sous-financement du secteur de l’aide à la jeunesse. « Dans le budget annuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles, 500 millions d’euros sont consacrés au redoublement, alors que l’on sait celui-ci peu efficace. Alors que 250 millions sont consacrés aux services d’aides à la jeunesse (SAJ, SPJ, AMO)… On a trop souvent recours à des placements longs et coûteux. Un renforcement de l’accompagnement en famille serait plus adapté et moins cher. »

Dans l’affaire de Maggie et sa fille Gloria, les dégâts sont considérables, mais le combat continue. Le 23 février 2016, le Tribunal de la jeunesse de Namur a renouvelé le placement de la fillette, tout en précisant ceci: « Si madame reste dans la contestation des motifs d’origine ayant eu pour issue l’éloignement familial de sa fille, il n’appartient plus à présent au tribunal de les examiner, mais bien de se concentrer sur l’avenir, avec une situation de fait qui s’impose à tous… »

Un timide aveu que l’histoire aurait peut-être pu s’écrire autrement.

 

 

L’aliénation parentale, une notion controversée

L’aliénation parentale est une notion souvent employée dans le cadre de conflits parentaux. Elle désigne la loyauté unilatérale d’un enfant à son père ou à sa mère, manipulé par l’acharnement d’un parent à détruire l’image de l’autre. Ce concept est toutefois controversé. D’abord de par la personnalité de l’homme qui l’a conçu : Richard Gardner, un professeur de pédopsychiatrie américain qui semble avoir imaginé cette notion pour défendre les parents accusés d’agressions sexuelles sur leur enfant.

L’aliénation parentale n’est d’ailleurs pas reconnue par la communauté médicale et judiciaire. « Nous ne pouvons pas nier que certains parents entraînent leur enfant dans la confusion ou les utilisent pour faire souffrir leur ex, peut-on lire sur le site www.yapaka.be. De tels agissements portent des noms : cruauté, collusion… Le professionnel a tout intérêt à se situer par rapport à des faits, il n’a pas besoin d’un concept qui standardise des situations fort complexes. »

Polémique ou pas, ce concept semble bien passé dans le langage courant. Benoît Van Dieren, psychologue spécialisé dans les conflits familiaux, vient de publier un livre sur le sujet : Séparations conflictuelles et aliénation parentale. « La plupart du temps, le parent resté proche de l’enfant est persuadé d’agir pour son bien. Et l’enfant devient son meilleur avocat. » Le psychologue estime par ailleurs que « le système judiciaire, avec son côté accusatoire, peut devenir un facteur majeur d’aliénation parentale. « Il s’agit de démontrer sa bonne foi et les mauvais aspects de l’autre parent. Un élément de prime abord anodin peut prendre des proportions terribles »

Les conséquences de ces situations peuvent être graves à court et à long terme pour les enfants : anxiété, agitation, dépression, mauvaise estime de soi, difficulté à établir des liens relationnels sains, troubles du comportement, délinquance, addictions… « Pour éviter cela, il convient de déceler les signes le plus tôt possible et de mettre les parents autour d’une table afin de tenter d’atténuer ensemble le déséquilibre. Mais le résultat n’est pas garanti. »

 

Publicités
Posted in: Uncategorized