Un bébé quand je veux

Posted on 17 février 2016 par

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Des femmes font congeler leurs ovocytes le temps de trouver le bon partenaire. Cette pratique sort de la marginalité. Par Anne-Cécile Huwart, paru dans Moustique

« Je n’arrive pas à vivre avec quelqu’un, explique Emma, Parisienne de 34 ans. Je me suis toujours dit « ça va venir ». Mais je vois les années défiler. J’enchaîne les relations mais elles ne fonctionnent pas. L’un est trop attaché à sa mère, l’autre a un problème d’alcool. Plus j’avance en âge, plus c’est compliqué. Chacun a ses casseroles, certains ont d’autres enfants et peur d’un nouvel échec. Je tombe parfois sur des hommes qui ont envie d’une famille mais qui se rétractent au bout d’un moment… »

L’été dernier, Emma découvre dans une émission télé cette méthode particulière de concevoir un bébé : la congélation d’ovocytes. L’idée est de faire prélever ses cellules tant qu’elles sont suffisamment fertiles. Elles seront conservées  jusqu’au moment choisi pour qu’elles soient fécondées soit avec le sperme d’un donneur anonyme, soit avec celui de l’heureux élu.  Cette méthode, aussi appelée vitrification, était déjà employée pour des raisons médicales (permettre à des femmes atteintes d’un cancer, par exemple, de retarder une grossesse le temps du traitement). Aujourd’hui, elle se pratique aussi pour des raisons sociétales : trouver le bon partenaire, réaliser sa carrière professionnelle, se faire une place dans la société.

Plus de 2.500 euros

Cette méthode encore relativement récente séduit de plus en plus de femmes. Un des premiers hôpitaux belges à avoir proposé cette méthode de procréation est l’UZ Brussel. « En 2009, nous avons congelé les ovocytes de 2 femmes ; 34 en 2013 ; 44 en 2014 ; et 66 à l’automne 2015, explique Le Pr Dominique Stoop, chef du Centre de fertilité de l’UZ ». Environs un tiers de ces patientes sont Françaises ; la congélation d’ovocytes pour raisons dites aussi « de convenance » est interdite dans l’Hexagone. Vu la demande, une grande partie des hôpitaux belges offrent désormais à leurs patientes cette possibilité.

Faire congeler ses ovocytes sans raison médicale a un coût : entre 2500 à 3.500, non remboursés par la Sécurité sociale. Le prix comprend la stimulation hormonale, le prélèvement et la congélation des ovocytes. Il peut facilement grimper car l’opération doit souvent être renouvelée plusieurs fois, surtout si la patiente a plus de 35 ans.

Emma fait donc partie de celles qui prennent le Thalys pour augmenter leurs chances d’un jour mettre au monde un enfant. « Je suis directrice des ressources humaines dans une entreprise à Paris. Je bénéficie donc des ressources financières suffisantes pour cette opération ». Emma s’est rendue au CHU Saint-Pierre de Bruxelles en novembre 2015. « La gynécologue m’a expliqué concrètement ce qui allait se passer. En gros, c’est comme pour une fécondation in vitro. Je dois m’injecter des hormones pour stimuler l’ovulation. Au moment du pic, on prélève les follicules avec une seringue. Je vais subir une anesthésie générale ».

On prolonge sa jeunesse

Emma a aussi passé plusieurs entretiens avec une psychologue. « Celle-ci m’a notamment demandé ce que j’expliquerais à mon futur compagnon. Je n’avais pas pensé à cela. Or, c’est clair qu’annoncer à son mec qu’on a fait congeler ses ovules, c’est pas très glamour ! Mais j’espère rencontrer la personne qui pourra devenir le père de mes enfants. J’aurais peur de le rencontrer à 38 ans et que cela ne marche pas naturellement. C’est pourquoi je me lance dans cette aventure ».

Isabelle Demeester, gynécologue à la clinique de la Fertilité de l’hôpital Erasme, rencontrent de nombreuses patientes comme Emma : « Leur désir d’enfant est parfois si grand qu’il pervertit les relations affectives. Congeler ses follicules permet de relâcher la pression, de prendre du temps pour former un couple qui tient la route ». Le Dr Catherine Houba, gynécologue au CHU Saint-Pierre, observe que pour certaines femmes, réussir ses enfants est souvent plus important que réussir son couple. « Beaucoup ont vécu des histoires au cours desquelles elles auraient pu avoir des enfants mais soit elles, soit leur compagnon n’en avait pas envie à ce moment-là. On perd facilement cinq ans de sa vie comme cela ».

Près de 40% des femmes deviennent mamans après 30 ans. Soit 10% de plus qu’en 1994. « On prolonge sa jeunesse, ses études, il faut trouver un boulot et la bonne personne avec qui fonder une famille, explique le Dr Romain Imbert, gynécologue-obstétricien, chef du service de Procréation assistée de la clinique Edith Cavell à Uccle. La stabilité s’obtient aujourd’hui moins facilement que par le passé. Chacun a envie de se réaliser dans son travail, de consolider sa place dans la société avant de se permettre une absence pour un projet d’enfant ». Mais la biologie ne s’est pas adaptée à cette évolution. Avec l’âge, la fertilité diminue, même celle des wonderwomen. Après 35 ans, la qualité des ovocytes se réduit et le risque de fausse-couche ou de trisomie 21 augmente. Les chances de tomber enceinte par cycle ne sont plus que de 12%. « Nous n’acceptons plus le prélèvement d’ovocytes lorsque les personnes demandeuses ont plus de 40 ans mais idéalement, elles devraient avoir entre 30 et 36 ans lorsqu’elles se lancent dans ce projet, précise le Dr Imbert. Arès 40 ans, ce n’est plus suffisamment efficace malheureusement ». Concernant l’implantation des embryons, la limite d’âge en Belgique est de 47 ans. En Espagne, cela se pratique jusqu’à 50 ans. « Une de mes patients est tombée enceinte grâce à la congélation d’ovocytes à 40 ans, puis à 45 ans, note le Prof Stoop, de l’UZ Brussel. Pour elle, c’est un petit miracle ! »

Package d’engagement

Cette course contre le sablier biologique a poussé de grandes entreprises américaines comme Google ou Facebook à proposer la congélation d’ovocytes dans le « package » d’engagement de leurs nouvelles recrues, à côté de la voiture de fonction ou de l’assurance-pension. « Est-ce que les femmes ont encore le droit d’être enceintes ?, s’interroge la gynécologue explique Isabelle Demeester. Il faut d’abord favoriser la conciliation du temps de travail et de la vie privée, pour les hommes comme pour les femmes. Une autre dérive de la vitrification d’ovocytes est la multiplication des cliniques privées qui proposent ce service sans encadrement psychologique, notamment aux Etats-Unis, à des tarifs encore plus élevés. La démarche est uniquement commerciale ».

Pourtant, il semble que la plupart des femmes qui envisagent la congélation de leurs cellules ne le font pas pour des raisons professionnelles. « Beaucoup sont célibataires et leur but est rarement de vouloir faire carrière ou de visiter le monde, complète le professeur Imbert, chef du service de Procréation médicalement assistée de la clinique Edith Cavell. Elles ne se disent pas « bon, je congèle mes ovocytes, je voyage et je reviens. Elles peinent réellement à trouver le bon partenaire ».

Et à chacune sa solution pour parvenir à tout concilier. Quoi qu’il en coûte, financièrement, humainement et socialement. Emma sait qu’elle va devoir affronter certaines questions. « J’en ai parlé à des personnes qui me comprennent et qui me soutiennent dans ma décision. Une amie sera présente au moment des piqûres d’hormones. Je reste discrète. C’est assez intense comme démarche, émotionnellement. Je n’ai pas envie de gérer en plus les questions, les reproches ou les angoisses des autres. Je pourrais faire un enfant avec un mec d’un soir mais ce n’est pas ce que je souhaite ».

Bien qu’encore marginale, la congélation d’ovocytes fait du chemin. A l’UZ Brussel, les femmes arrivent de plus en plus jeunes. « En 2010, la moyenne d’âge était de 38,2 ans, explique le Prof Stoop. En 2015, elle est de 36,2 ans ».

Remboursé ?

Le Prof Stoop dresse toutefois une forme de parallèle entre la congélation d’ovocytes et l’avortement. « Concernant l’avortement, on ne fait plus de distinction entre la démarche thérapeutique et sociétale. Cette opération est remboursée dans tous les cas. Certains estiment que permettre à toutes femme d’avoir un enfant quand elle le souhaite pourrait constituer un droit, que cela favoriserait l’égalité hommes-femmes ». Emma estime que ce n’est pas à la société d’assumer le fait qu’elle ne trouve pas de partenaire. « L’Etat n’est pas responsable qu’à 34 ans, je n’ai toujours trouvé personne. Il est normal que j’y contribue financièrement ».

Le Dr Houba, gynécologue au CHU Saint-Pierre de Bruxelles, s’interroge elle aussi : « Je suis issue de la première génération de femmes après le début de la pilule. Nos mères ne nous ont pas appris qu’on n’avait pas toute la vie pour faire des enfants. Chaque semaine, une femme arrive chez nous en demandant de faire congeler ses ovocytes. Sans compter toutes celles qui nous téléphonent pour prendre des renseignements. Ce sont souvent des femmes hyperactives qui manquent de temps. Quand on leur explique les démarches, la nécessité de se rendre disponibles, beaucoup se rétractent. Sans compter le coût. Est-ce vraiment à la médecine de résoudre ce problème de société ? Est-ce qu’on aide vraiment les femmes en faisant congeler leurs ovocytes ? ».

 

 

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