Les enfants du divorce

Posted on 13 décembre 2015 par

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Comment les enfants et les ados vivent-ils la séparation de leurs parents ? Qu’en pensent-ils ? Se sentent-ils écoutés ? Une enquête de l’UCL apporte des réponses. Par Anne-Cécile Huwart, paru dans Moustique

 

Divorce

En Belgique, un mariage sur deux conduit à un divorce. D’après le Bureau du Plan, trois enfants sur cinq habitent néanmoins toujours avec un couple marié. Mais parfois, il s’agit d’un nouveau mariage puisqu’un couple divorcé sur huit recompose une famille. A cette mosaïque des nouveaux modèles familiaux s’ajoute l’éventail des formules de garde: alternée (près d’une fois sur trois, selon la Ligue des Familles), un week-end sur deux, trois jours chez l’un, trois jours chez l’autre,… On s’installe, on déménage, maman a un nouveau copain, un petit frère a débarqué chez papa. Pour bien des enfants, les paramètres familiaux doivent régulièrement être réajustés.

Comment les plus jeunes vivent-ils ces séparations? Qu’en pensent-ils? Quelles sont les conséquences de ces ruptures sur leur vie et sur leur état d’esprit? S’estiment-ils écoutés? Comment les écouter? Ces questions ont fait l’objet d’une étude commanditée par l’Observatoire de l’enfance, de la jeunesse et de l’aide à la jeunesse (OEJAJ) et pilotée par deux chercheurs de l’UCL: Jacques Marquet et Laura Merla (1). Ils ont entendu des experts (psychologues, directeurs, d’école, juristes, etc) mais aussi réalisé 30 entretiens avec des enfants de 9 à 16 ans et avec 27 adultes ayant vécu la séparation de leurs parents dans leur enfance. Nous avons rencontré d’autres jeunes et moins jeunes qui vivent l’expérience de familles séparées et recomposées. Des récits de vie multiples, à l’image de la diversité des réalités vécues.

L’annonce de la séparation constitue un moment crucial. Gisèle, 28 ans, l’a pour sa part vécue comme un soulagement. “Pendant un an, voire deux, ma grande sœur et moi avons vraiment ressenti les conflits. J’avais huit ou neuf ans et ma sœur trois ans de plus. J’ai le souvenir qu’on était souvent envoyées dans nos chambres ou bien on y montait spontanément. Mais on descendait, comme ça, la moitié de l’escalier pour écouter les disputes. Lorsque nos parents se sont séparés, on s’est senties soulagées. On en avait marre, marre, marre des engueulades, marre de voir maman “au trente-sixième dessous”. Pas qu’elle était la victime, hein, il faut être deux dans l’histoire, mais voilà on n’en pouvait plus”.

Chez maman ou chez papa?

Passé le moment de l’annonce, vient l’organisation concrète de la nouvelle vie. Qui va quitter la maison? Le départ d’un parent peut être ressenti comme un abandon par les enfants. C’est ce qu’expriment plusieurs personnes dans l’enquête de l’UCL. “Ils me l’ont annoncé à deux, enfin c’est plus mon père qui a parlé, disant que ma mère allait partir. J’ai quand même eu une légère impression qu’elle m’abandonnait. Mais c’est assez vite parti quand je me suis rendu compte qu’il y avait une garde alternée, que c’était une semaine chez l’un, une semaine chez l’autre”.

Certains enfants ont éprouvé un sentiment d’angoisse à l’idée de devoir vivre avec le parent qui s’est le moins occupé d’eux, avec lequel ils se sentent le moins en sécurité. “A 8 ans, j’ai commencé à cuisiner, explique Sylvie, 29 ans. Papa ne savait pas faire à manger. Les premières patates étaient toujours systématiquement cramées, carbonisées, c’était pas possible, le poisson aussi cramé”.

L’appauvrissement financier est une conséquence fréquente de la séparation. Dans près d’un cas sur deux, un seul parent assume l’entièreté des dépenses. Et près d’une famille monoparentale sur deux, souvent composée de la mère et de ses enfants, ne perçoit aucune contribution financière de la part du père. Pour elles, le risque de pauvreté est trois fois supérieur à celui d’une famille composée d’un couple. “Au final, ce sont plus les questions d’argent qui polluent la relation entre “ex” que la garde des enfants”, décrit une étude réalisée par la Ligue des familles et Dedicated Research, en mars 2015.

Le nerf de la guerre

Béatrice, 38 ans, mère de garçons de 11 et 8 ans, assume tout, toute seule, depuis trois ans. “Honnêtement, si j’avais su ce qui m’attendait, je n’aurais pas quitté mon conjoint. J’ai un salaire correct mais il ne suffit pas à payer toutes les charges. Pour préserver mes enfants, j’évite les conflits avec leur père mais c’est fatiguant de toujours prendre sur soi. Je fais tout pour que mes garçons ne souffrent pas de la situation. J’évite de me remettre avec quelqu’un de peur que ce soit plus compliqué encore”.

Génial, mes parents divorcent!

L’étude de l’UCL met en avant des situations essentiellement problématiques. Heureusement, beaucoup de séparations se déroulent sans encombre, dans le respect de chacun. Emilie, 13 ans, n’a pas le sentiment de vivre un traumatisme avec ses parents séparés. Ceux-ci s’entendent bien. “Je trouve ça même plutôt chouette de changer de maison, explique la fillette. On passe de meilleurs moments, on est content de se revoir”. L’arrivée d’un nouveau partenaire dans la vie d’un parent peut toutefois changer la donne. “Alors qu’ils conçoivent largement la rupture parentale comme une fatalité sur laquelle ils n’ont pas de prise, de nombreux enfants appréhendent au contraire la remise en couple d’un des parents. Beaucoup estiment qu’ils devraient bénéficier d’un droit de regard sur cette phase”, déclare le chercheur Jacques Marquet.

Plusieurs adultes interrogés ont vécu l’arrivée d’un beau-parent comme intrusive. “Ma maman s’est beaucoup laissé influencer par son nouveau compagnon qui était très vieux jeu. Tout à coup, alors qu’auparavant on pouvait jouer dans la rue jusque tard le soir, je me souviens qu’il fallait rentrer quand les lampadaires s’allumaient. Alors qu’on faisait rien de mal, on jouait à cache-cache ou quoi. Et puis aussi, on était au mouvement de jeunesse, au patro, et d’un coup ça aussi il trouvait que c’était une perte de temps. Ma maman avant, le midi elle allait faire les boutiques et elle nous ramenait des trucs et puis soudain, c’était du gaspillage”. (qui parle?)

Le malaise et le sentiment de dépossession sont profonds lorsqu’une adolescente a le sentiment que son beau-père porte sur elle un regard équivoque. “J’avais l’impression qu’il voulait que je sois très femme, explique Claire, 40 ans. C’était un gars qui se baladait tout le temps à poil. Je me sentais vraiment agressée dans mon intimité. J’ai fait la grève de l’épilation, je ne voulais plus me laver. Je faisais des concours avec des copines, celle qui restait le plus longtemps sans se laver les cheveux. J’étais vraiment répugnante”.

Moins « seuls au monde »

En vingt ans, la société a beaucoup évolué. “A l’époque, ces situations étaient beaucoup moins “à la mode”, pour reprendre les mots des personnes rencontrées. Cela a généré chez eux un sentiment d’être “seuls au monde” qui les a souvent empêchés d’exprimer leurs difficultés”, poursuivent Jacques Marquet et Laura Merla. Francine, 40 ans, se souvient avoir éprouvé un sentiment de honte. “C’est dur d’en parler. Les gens voient d’abord la souffrance et la pitié et nous on n’a pas envie d’avoir cette image-là. Donc j’ai toujours eu tendance à ne jamais vraiment en parler”.

Les enfants de divorcés sont aujourd’hui moins isolés. Les mômes de 9 à 16 ans interrogés par les chercheurs ont une vision de la séparation bien différente de leurs aînés. Au cours de l’enquête, ils se sont vu exposer une situation, celle de Simon, 10 ans, dont les parents se séparent. Le papa part vivre dans une autre ville, près de son travail. Puis André, le nouveau compagnon de sa maman, s’installe chez Simon avec ses deux enfants. André est beaucoup plus strict. Les règles vont devoir changer à la maison. Les questions posées aux enfants face à ce cas étaient, en résumé: “Quel type d’hébergement préconises-tu pour Simon, sachant qu’il va peut-être devoir effectuer de longs trajets pour se rendre à l’école en semaine? Pourra-t-il poursuivre ses activités extrascolaires? Quelles règles doivent être appliquées, celles de la maman de Simon ou celles d’André?

La majorité des répondants ont plébiscité la garde alternée, mettant en avant les valeurs d’égalité, d’équité et de justice, tant pour les parents que pour les enfants. “Le père voit son fils le week-end et la mère la semaine. Elle doit faire les tâches en plus… Je ne sais pas trop. C’est mieux d’alterner. Et puis c’est mieux de voir les deux parents de la même manière”, note Milo, 11 ans. Plusieurs enfants estiment que l’hébergement alterné implique aux deux parents de se rendre disponibles, de moins travailler. Globalement, ils tiennent également beaucoup à rester dans la même école, à maintenir leurs activités et à conserver leurs amis. Quant aux règles, les avis sont assez partagés. Si certains estiment que c’est à André et à ses enfants de s’adapter, d’autres optent pour un compromis.

Ecouter leur avis!

La grande lucidité affichée par ces enfants, leur sens de l’équité et leur pragmatisme montre qu’il est important d’entendre ce qu’ils ont à dire. “Face à la multiplicité des situations et des acteurs qui interviennent dans la vie des jeunes, il est primordial de leur offrir des lieux d’expression et à nous de développer une culture de l’écoute de ce qu’ils nous disent, en tant que parent, oncle, tante, ami, enseignant ou professionnel de l’aide à la jeunesse”, souligne Jacques Marquet. C’est sans doute un idéal mais surtout le meilleur moyen de les aider à devenir plus tard des adultes bienveillants.

 

 

Papa organisé ou maman rigolote ?

Quels types de parent préfères-tu? C’est en résumé la question que la chercheuse Laura Merla (UCL) a posé à 30 enfants de 9 à 16 ans, filles et garçons, issus de milieux socioculturels divers et principalement de la classe moyenne. Les jeunes avaient le choix entre différents qualificatifs: le parent chef de famille; celui qui s’occupe des enfants au quotidien; le parent disponible; le parent organisé; le parent rigolo; le parent qui a de l’argent; le parent désigné par le juge; le parent affectueux; et le parent confident. Chaque enfant ou adolescent recevait neuf vignettes à classer en fonction de la consigne suivante: “Peux-tu me dire quels sont ceux qui contribuent le plus à la vie de l’enfant?”.

La moitié des jeunes placent le parent affectueux en première position. Seuls trois d’entre eux ne classent pas cette figure parentale dans le trio de tête. Le parent confident arrive lui aussi en très bonne position, il est même classé en premier par un tiers des jeunes. Le parent disponible et le parent du quotidien récoltent également pas mal de succès. “Les enfants ont mis en avant des parents qui sont présents, s’occupent d’eux pour de multiples tâches, qui sont mobilisables en cas de besoin”, note la chercheuse.

Le parent rigolo est lui aussi particulièrement plébiscité. Les enfants estiment très important que les parents aient de l’humour pour consoler et mettre une bonne ambiance dans la maison. Chloé, 14 ans, trouve ainsi que “c’est hyper important d’avoir des parents qui racontent des histoires avant d’aller dormir, qui te font rire. Un des meilleurs moyens d’avoir de l’attention sur soi, c’est d’être très drôle. Si on te l’apprend dès ton plus jeune âge à être drôle, sans te moquer, à avoir de l’imagination, t’es bien parti dans la vie. En plus, tu socialises beaucoup plus vite et donc, vu que tes parents, ils sont quand même des modèles, c’est super pratique d’avoir un parent rigolo”.

Le parent organisé arrive un peu plus bas dans la liste. Ce profil affiche une certaine ambivalence. Certains le perçoivent comme positif car structurant. “Organisé, c’est trop bien, pense Chloé, parce que si tu as oublié quelque chose, c’est pas grave parce qu’il aura une solution à tout ça. Younès, 16 ans, estime lui que les parents organisés sont aussi disponibles. “S’ils sont organisés dans leur boulot, quand ils rentrent, ils ne s’occupent plus de boulot”. D’autres jeunes craignent au contraire un excès d’organisation, comme Cathy, 11 ans : “Ma maman elle est souvent en retard. Ma Marraine, elle est super méga organisée mais je n’aimerais pas. Chez elle tout est toujours pile-poile à l’heure. Dans la cuisine, les menus sont indiqués pour chaque soir. Il y a du poisson au moins une fois par semaine et tout. J’aime bien que les choses soient faites mais pas comme ça tout prévu tout le temps”.

« Le juge, c’est pas Super Nanny”

Le parent qui a de l’argent arrive dans le bas du classement. Beaucoup expriment ainsi avec leurs mots l’adage selon lequel “l’argent ne fait pas le bonheur même s’il y contribue”. La figure du chef de famille n’est elle perçue positivement que par quelques jeunes qui l’associent avec des règles et une stabilité nécessaires. Mais le modèle de prise de décision de manière démocratique semble percoler auprès des jeunes générations. Quant au parent désigné par le juge, il laisse beaucoup d’enfants perplexes, comme Milo, 11 ans : “Il ne va pas choisir le rigolo, hein, le juge ! Il va choisir celui qui est organisé et qui a de l’argent”. Sonia, 11 ans, compare le juge à Super Nanny. “Super Nanny, elle rentre dans les choses très profondément, elle connaît bien la famille. Le juge va peut-être choisir la mère alors que le père en fait, il était plus important, bien caché dans le coffre à secrets de l’enfant”.

 

Comment leur parler? 

 

Vincent Magos est psychanalyste et responsable de la Coordination de l’aide aux victimes de maltraitance, le programme yapaka.be de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

 

Une publication du programme yapaka.be (*) établit que les enfants élevés en résidence alternée présentent plus d’agressivité, d’impulsivité, de désobéissance, d’inhibition, d’angoisse ou d’échec scolaire. Ce constat est plutôt angoissant.

Vincent Magos – La situation est surtout préoccupante si les adultes font passer leur intérêt personnel avant celui de l’enfant. Avant de réfléchir aux questions de leurs droits et de leurs désirs, il faut qu’ils pensent à l’enfant, en fonction de son âge, de ses besoins et de sa sécurité. Avant l’âge de six ans, l’enfant a besoin d’un adulte et d’une habitation de référence. L’autre parent doit pouvoir venir dans ce lieu là. Mais trop souvent, les adultes ont une attitude conflictuelle, ils excluent l’autre et ce n’est pas bon. Il faut pouvoir séparer la conjugalité de la parentalité. Bien sûr, certaines situations de violence rendent le dialogue très compliqué.

  • Lorsqu’on évoque les séparations, le thème de la culpabilité revient fréquemment.

La culpabilité n’est pas nécessairement un sentiment négatif de la part d’un adulte. Mais certains effets peuvent être malheureux: le père ou la mère se met à trop gâter son enfant et ne parvient pas à lui mettre des limites. La culpabilité est plus problématique lorsqu’elle est ressentie par l’enfant. C’est pourquoi il est important de bien lui expliquer qu’il n’y est pour rien dans la séparation de ses parents.

 Faut-il demander à l’enfant son avis?

Si on lui demande son avis, l’enfant va se sentir responsable. Lui demander de choisir avec qui il veut vivre, c’est le placer dans une situation impossible qui va se transformer en souffrance. Les adultes sont responsables du développement de leur enfant. Ce sont eux qui choisissent son école, ses activités. Il ne faut pas demander à l’enfant de décider, d’imposer son point de vue sur la séparation de son père et de sa mère, ni sur les modes de garde, mais plutôt lui permettre de s’exprimer, de dire ce qu’il ressent. Il faut laisser de la place à ses questions. Laisser aussi du temps pour les réponses. Si, par exemple, une question difficile survient au moment de partir à l’école ou de se rendre chez l’autre parent, il ne faut pas répondre dans l’urgence. Une phrase comme “On en reparle quand tu rentres” octroie du temps. Cela permet de créer un pont jusqu’au moment des retrouvailles, d’organiser la temporalité. C’est rassurant et structurant.

  • Faut-il être souple ou rigide dans l’organisation des gardes alternées ou non? 

Encore une fois, cela dépend de l’âge de l’enfant. Pour qu’il grandisse bien, il doit sentir de la résistance mais aussi progressivement une certaine souplesse. Quand vous portez un enfant dans vos bras, celui-ci aime se sentir soutenu mais pas entravé. Cela vaut pour toutes les organisations. Au fur et à mesure, les bras puis l’espace, la vision et la pensée vont s’élargir.

 

Quels parents deviennent-ils?

Dans l’étude de l’UCL, la plupart des enfants de divorcés devenus grands renvoient à un souci de mieux faire ou en tout cas de ne pas reproduire certains comportements de leurs parents. Pour Gérard, 58 ans, il était essentiel de réussir son couple. Son propre divorce a généré chez lui un grand sentiment de culpabilité à l’égard de ses enfants. Il a à tout prix voulu éviter à ses enfants d’être confrontés à des difficultés financières. “J’ai mis tout mon héritage pour qu’il n’y ait pas de problèmes d’argent”.

D’autres estiment qu’ils bénéficient d’une expérience et de repères qui leur seront bien utiles. Naima, 36 ans, veille à ce que son fils de quatre ans ne culpabilise pas. Elle insiste beaucoup sur l’importance de verbaliser les événements. “C’est surtout cela qui m’a manqué. Alors moi je suis tout le contraire, je n’arrête pas de mettre des mots, d’expliquer. Ça rassure. C’est important aussi de pouvoir s’exprimer en tant qu’enfant”. Coralie, 44 ans, estime qu’”il faut éviter les grosses disputes devant eux. Quand j’avais mon père au téléphone, ma mère était dans la cuisine à deux mètres de moi, il passait son temps à casser du sucre sur son dos. Il faut qu’ils arrêtent de prendre les gosses en otage”.

 

 

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Posted in: Société