«Les banquiers ont la mémoire courte»

Posted on 2 octobre 2015 par

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Canary Wharf – Centre financier de Londres

La crise financière et les scandales bancaires ont fait couler beaucoup d’encre depuis 7 ans. Ventes abusives de produits financiers, collusion pour fixer les taux du Libor et de l’Euribor, banquiers véreux, non-respect des règles contre le blanchiment d’argent, aide à l’évasion fiscale, bonus exorbitants… Les régulateurs serrent la vis. Les poursuites et condamnations se multiplient, avec leur lot de critiques. HSBC a versé 38 millions d’euros et 1,9 milliard de dollars respectivement aux autorités suisses et américaines pour blanchiment d’argent. Standard Chartered a payé $640 millions pour blanchiment d’argent et pour transactions jugées illicites avec l’Iran, Deutsche Bank a été condamnée par les autorités financières américaines et britanniques à une amende de 2,3 milliards d’euros pour la manipulation du Libor et de l’Euribor, Lloyds a dû débourser 159 millions d’euros pour avoir mal géré des plaintes liées à un immense scandale d’assurances-crédit en Grande-Bretagne. Au niveau individuel, le trader Tom Hayes vient d’être condamné à 14 ans de prison pour avoir truqué le Libor. Le trader Jérôme Kerviel, qui a fait perdre 4,9 milliards d’euros à la Société Générale, est aujourd’hui en liberté conditionnelle après avoir passé environ un an et demi en prison, Kwekku Adoboli, qui a causé $2,3 milliards de perte à UBS, vient également d’être libéré après 2,5 ans de prison.

Selon le conduct cost project lancé en 2012 par l’ancien avocat Roger McCormick sous l’égide de la LSE (London School of Economics), sur une période de 5 ans se terminant fin 2014, 16 banques ont été condamnées à payer un total de £205 milliards. Depuis 2012, le conduct cost project, créé afin de fournir à la société civile des données quantifiables sur les mauvaises pratiques des banques, a pris de l‘ampleur et s’est progressivement transformé en observatoire permanent, indépendant de la LSE. Rencontre avec son directeur Roger McCormick.

Roger McCormick

Ancien associé du cabinet d’avocat Freshfields Bruckhaus Deringer, où il a travaillé pendant plus de 22 ans, professeur associé à la London School of Economics pendant 9 ans, Roger McCormick est l’auteur de plusieurs ouvrages dans les domaines de la réglementation des marchés financiers, de la corporate governance, de la gestion et de l’analyse des risques ou encore de l’arbitrage. Il a également été président du comité de régulation bancaire de l’International Bar Association (IBA) et membre du groupe d’action sur la crise financière de l’IBA. Il dirige aujourd’hui la Conduct Cost Project Research Foundation.

Scandales bancaires - Roger McCormick Aug 14 B (1)

Où en est-on à l’heure actuelle, la réaction des régulateurs était-elle appropriée et va-t-on dans la bonne direction ?

La réaction des régulateurs varie d’une juridiction à l’autre. Mais si on regarde la situation à un niveau global, on peut dire que la crise de 2008 est derrière nous. Nous en gérons cependant toujours les conséquences, comme les problèmes de l’eurozone et de la Grèce. Les banques continuent aussi, 7 ans après la crise, à commettre des fautes. Je pense par exemple à la manipulation des taux de change de devises étrangères qui a eu lieu en 2013. Elles ne semblent pas avoir ce problème sous contrôle.

Il faudrait qu’on ait 2 ou 3 ans sans scandales financiers pour pouvoir dire qu’on progresse réellement, mais je ne crois pas que cela se produira de si tôt.

Dans votre article sur les 7 pêchés capitaux des banques, vous estimez qu’elles sont davantage responsables, ou coupables, en cas de conspirations en vue de manipuler les taux qu’en cas de traders ripoux. 

Le véritable choc a été la collusion autour du Libor, en 2012. Avant, on pensait que les banquiers étaient inconsidérés, cupides, mais on ne les pensait pas malhonnêtes. Avec les révélations sur la manipulation du Libor, on s’est rendu compte qu’ils étaient non seulement irresponsables et cupides, mais qu’ils se comportaient également de manière profondément déloyale. A cela s’ajoutent les ventes abusives aux consommateurs et aux PME, qui encore aujourd’hui ont des conséquences pour les victimes.

A mon sens, le cas des banquiers ripoux est légèrement différent. Ils existent depuis longtemps et sont en général un indicateur d’un pauvre système de gestion du risque au sein de la banque. Chaque cas a cependant sa propre histoire, les raisons pour lesquelles un banquier peut s’égarer sont nombreuses, et je ne voudrais pas affirmer que, dans toutes les situations, des supérieurs ont fermé les yeux sur des agissements dont ils avaient connaissance.

Les régulateurs ont adapté une série de mesures afin de mieux contrôler les banques

De manière générale, je pense qu’on va dans la bonne direction. Le régulateur britannique par exemple impose un contrôle et des niveaux de responsabilité plus stricts. Il a instauré un nouveau délit visant la gestion inconsidérée des banques : si une banque s’effondre en raison d’un mauvais management, l’ordre de la preuve est renversé et il appartiendra au manager de prouver qu’il n’est pas responsable. Les bonus différés ainsi que les réformes structurelles de certaines institutions, comme HSBC, RBS, Barclays, qui revendent des filiales ou des départements plus risqués ou pas assez lucratifs, sont aussi positifs.

L’étape suivante consiste à établir des standards bancaires. En Grande-Bretagne, le comité des standards bancaires, créé dans la foulée du scandale du Libor, a déclaré qu’il travaillait sur le sujet. On ne sait pas ce que contiendront ces standards ni quand ils seront publiés, mais les documents rendus par le comité au printemps 2014 donnent quelques indications.

Les banquiers sont-ils prêts à se voir imposer de telles règles de conduite ?

Les banques doivent mettre en question les défaillances dans la culture de leur entreprise. L’établissement de ces standards et leur acceptation par les banques sont une étape importante dans ce processus. Les individus pourraient toujours être tentés de mal agir, mais ils seront davantage sous pression pour agir convenablement. Cela va prendre du temps, demander de vraies discussions, une véritable compréhension de ce qui doit être changé et une condamnation des personnes se comportant de manière inappropriée.

Le risque de perdre sa réputation est parfois mentionné par les Chief Risk Officer, mais est-ce une réelle inquiétude ?

Je ne pense pas que les institutions financières puissent prendre ce problème à la légère. Elles essaient de le résoudre, la question est de savoir si elles y parviennent et comment il est possible d’évaluer le succès de telles tentatives. RBS est pour le moment frappé quotidiennement par de mauvaises nouvelles, BNP Paribas a dû payer $8.9 milliards de dollars d’amende, JP Morgan a son London Whale avec Bruno Iksil qui a fait perdre $6.2 milliards à la banque en 2012, HSBC doit se défendre devant plusieurs comités parlementaires pour expliquer son aide à l’évasion fiscale. Tous ces événements ternissent la réputation de ces institutions.

Observe-t-on des différences d’attitude parmi les régulateurs ?

La Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont eu une réponse relativement similaire. On constate cependant une différence de degré, d’intensité, les Etats-Unis prononçant les amendes les plus lourdes.

A l’inverse, en Europe continentale, les interventions et sanctions émanant du régulateur sont plus rares. Il n’est toutefois pas toujours facile d’identifier les condamnations ou les accords passés avec les autorités, certains pays restant très discrets sur le sujet.

Y a-t-il plus de poursuites aujourd’hui ? Et cette tendance va-t-elle continuer ?

Les régulateurs sont plus intrusifs qu’avant la crise. Cela pourrait cependant se calmer avec le temps. Les banquiers ont la mémoire courte. Et ce ne sont pas les seuls. Il se pourrait que dans 6 ou 7 ans la pression retombe. J’espère qu’à ce moment-là quelqu’un sera là pour battre le rappel.

http://conductcosts.ccpresearchfoundation.com/conduct-costs-results

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