«La corruption est une taxe payée par les pauvres»

Posted on 30 septembre 2015 par

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pot de vinArrestation de sept dirigeants de la FIFA soupçonnés d’avoir empoché 150 millions de dollars depuis les années 90, condamnation de Siemens au payement d’amendes pour un total de $1,6 milliards à la suite de différents scandales de corruption au niveau mondial… les révélations de cas de corruption se multiplient dans la presse.

Devenus un sujet d’actualité depuis un peu plus de 20 ans seulement, pots de vin, bakchich and co ont pendant longtemps été considérés comme une pratique normale du monde des affaires. En Allemagne par exemple, elle était légale jusqu’en 1999, pouvant même être fiscalement déduite par les entreprises.

Transparency International est une des premières organisations à avoir fait de la lutte contre ces malversations financières son cheval de bataille. Rencontre avec son nouveau Président, José Ugaz.

José Ugaz

José Ugaz est président du conseil d’administration de l’ONG Transparency International depuis octobre 2014. Avocat de formation, il a représenté le Pérou dans plusieurs dossiers criminels de grande importance, dont l’enquête contre l’ex-Président Alberto Fujimori et son chef des services de renseignement Vladimiro Montesinos. Avant de devenir président de Transparency International, il était président de Proetica, le chapitre péruvien de l’organisation. De 2004 à 2006, il a travaillé pour le bureau d’intégrité institutionnelle de la Banque mondiale. Il enseigne également le droit pénal à l’université catholique du Pérou (Universidad Católica del Perú) depuis 1986.

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Quel est le bilan de deux décennies de travail de Transparency International ?

Il y a 22 ans, quand Transparency International a été créé, la lutte contre la corruption était inexistante. A l’époque, il était même interdit d’évoquer cette problématique dans certaines institutions comme la Banque mondiale. En deux décennies, nous avons pu mettre la question à l’ordre du jour et aujourd’hui, les gens se rendent compte que la corruption est un véritable fléau. Nous avons également contribué au développement, au niveau international, d’outils pour la combattre comme l’adoption par l’OCDE d’une convention la criminalisant.

Nous sommes aussi actifs dans 104 pays par l’intermédiaire de nos antennes locales, nos chapitres. Plusieurs d’entre eux ont par exemple travaillé avec un certain succès à la récupération des avoirs volés par les dictateurs comme Mobutu au Congo, Fujimori au Pérou ou Kadhafi en Libye.

Pourquoi s’attaquer à la corruption ? Il y a 20 ou 30 ans, c’était considéré comme une pratique « normale » du monde des affaires.

Elle prive les gens de leurs droits fondamentaux, affecte le développement et la possibilité de recevoir une bonne éducation, d’accéder aux soins de santé, elle augmente la pauvreté… Au Bangladesh par exemple des entrepreneurs immobiliers corrompus ont construit un building sans respecter les règles de sécurité. Le bâtiment s’est effondré, tuant plus de 600 personnes. Des fonds dédiés à la lutte contre Ebola ont été détournés. D’autres, destinés à financer l’érection d’écoles, disparaissent sans que l’école ne voie le jour.

Ceux qui payent la facture, ce sont les plus démunis. La corruption est une taxe payée par les pauvres. Ce n’est cependant pas uniquement un problème de pauvres. Elle affaiblit aussi la bonne gouvernance. La Grèce et les conséquences internationales de la crise grecque en sont un exemple. Dans les pays développés, on rencontre toutefois davantage de cas de grande corruption, de blanchiment d’argent.

Vous avez été procureur ad hoc au Pérou dans de nombreux dossiers de corruption, dont celui impliquant l’ancien Président Fujimori et son chef des services des renseignements Vladimiro Montesinos. Comment la situation a-t-elle évolué dans le pays ?

Au cours de la décennie 90, le Pérou était aux mains de criminels et était confronté à une corruption intense. Il y a eu une violente réaction contre ce phénomène pendant une brève période, mais nous n’en avons pas tiré toutes les leçons. Aujourd’hui, ces pratiques restent nombreuses et nous continuons à faire face à une absence de volonté politique de les empêcher. Je ne dirais pas qu’on se trouve dans la même situation qu’en 1990, mais ce n’est pas fini.

Procès de Fujimori

Procès d’Alberto Fujimori, président péruvien de 1990 à 2000

Malgré la condamnation de Fujimori à 25 ans de prison pour plusieurs faits criminels, dont violation des droits de l’homme, détournement de fonds et corruption, l’ancien président a toujours le soutien d’une partie de la population péruvienne. Comment expliquer cela ?

Les Péruviens ont une manière de penser étrange. Ils se disent que ce gars est un escroc, mais qu’au moins il a fait quelque chose pour le Pérou, qu’il a mis fin à 15 ans de terrorisme du groupe du Sentier Lumineux et qu’il a réussi à contrôler l’inflation. Ils vivent dans l’illusion que lui ou sa fille, considérée comme une potentielle candidate aux élections présidentielles de 2016, pourront faire passer le Pérou du statut de pays en développement à celui de pays développé. En même temps, Fujimori a volé d’importants montants au peuple, violé les droits de l’homme, tué des personnes ou encore affaibli les institutions comme le tribunal électoral ou le système judiciaire, qui ne s’en sont pas encore remises.

La corruption a deux aspects. L’un est matériel. Il est économique et mesurable. Le second est immatériel et difficilement mesurable. Il s’agit de la manière dont elle peut affecter le fonctionnement des institutions, la confiance en un système ou dans un gouvernement, et ce sont probablement les conséquences les plus dommageables.

Quels sont les plus grands défis dans la lutte contre la corruption ?

L’un d’eux est la corruption impliquant le crime organisé. Comme son nom l’indique, les groupes concernés sont très bien organisés, ont beaucoup d’argent et disposent de ressources financières et humaines suffisantes pour contrecarrer les enquêtes criminelles et les poursuites judiciaires.

On estime aussi que dans ce contexte, la définition traditionnelle de la corruption, vue comme l’abus de la fonction publique à des fins privées, n’est plus adaptée. Nous travaillons dès lors à une définition de la grande corruption. Elle comprend une source qui a un pouvoir considérable, des pratiques irrégulières impliquant d’importantes sommes d’argent et un impact sur les droits fondamentaux des gens. Ce pouvoir peut être économique, par exemple des banques qui blanchissent des milliards de dollars, comme ce qui s’est passé avec HSBC ; il peut aussi être politique, comme en Guinée Equatoriale où le gouvernement a pillé les recettes du pétrole au lieu d’améliorer la vie de ses citoyens.

Un autre grand défi est de briser le cycle de l’impunité.

Quels sont les principaux obstacles ?

Le secret bancaire, les paradis fiscaux et l’anonymat de ceux qui contrôlent réellement une société ou une entité légale sont certains des problèmes que nous rencontrons.

On va cependant dans la bonne direction. Le Danemark, la Norvège et la Grande-Bretagne ont par exemple récemment annoncé qu’ils allaient créer un registre répertoriant le nom de ces personnes.

Une autre difficulté est l’exécution des jugements ou des mesures d’instruction à un niveau international.

Quels sont les outils pour lutter contre la corruption ?

Il y en a plusieurs tant du côté préventif que répressif. Je citerais notamment : le développement de partenariats avec des journalistes d’investigation, qui détiennent des données et des sources précieuses, la promotion d’un leadership éthique, des réformes administratives afin de simplifier les procédures nécessaires à l’obtention d’un document ou d’un service de l’Etat, l’investissement dans la prévention… Certaines personnes disent aussi qu’on doit se concentrer sur les gros poissons. Cela implique enquêtes, poursuites, sanctions et suppression de l’impunité des criminels, ainsi que parvenir à empêcher le déplacement de l’argent corrompu d’un pays à un autre.

Nous voulons également mettre en place une restriction des visas pour les gens accusés de corruption de même qu’un registre de leurs avoirs de luxe. Les corrompus aiment acheter des jouets coûteux, des yachts, des avions, des villas somptueuses… Quand la justice ne donne pas de résultat, lorsque les sanctions pénales et économiques sont insuffisantes, il faut travailler sur des sanctions sociales. Dans ce contexte, la honte peut être un outil efficace. Les corrompus ne veulent pas que ce qu’ils ont fait se sache.

Lire les autres articles de la série:

«On n’a pas l’impression que la lutte contre le blanchiment est prise au sérieux»
Interviews de John Byrne, vice-président de l’ACAMS, qui forme aux Etats-Unis les experts dans la lutte contre le blanchiment, et Jean-Claude Delepière, président de la Cellule belge de traitement des informations financières (Ctif)

«La corruption est une taxe payée par les pauvres»
Rencontre avec le nouveau Président de Transparency International, José Ugaz

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Le point de vue de John Christensen, directeur de Tax Justice Network.

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Du réel au virtuel, une criminalité exponentielle
Rencontre avec deux experts ès cybercriminalité Georges Ataya, Vice-président de la Cyber Security coalition Belge, et Charlie McMurdie, Senior Cyber Crime Advisor à Price waterhouse Cooper et ancienne détective de Scotland Yard.

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