Polars: que lisent les flics ?

Posted on 6 septembre 2015 par

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Que pensent les acteurs réels des fictions policières ? Se retrouvent-ils dans les personnages de polars ? Ces questions, nous les avons posées à des enquêteurs de la police judiciaire fédérale ainsi qu’à Michel Claise, juge d’instruction et lui-même auteur. Par Anne-Cécile Huwart, paru dans Moustique

sherlock

Il côtoie chaque jour des flics et des voyous. Pourtant, dans la vraie vie, Serge, 50 ans, lit tout, regarde de tout. Nous retrouvons cet inspecteur principal à la table d’un bistrot qui jouxte le bâtiment de la Fédérale à Bruxelles, au pied de la colonne du Congrès. Le lieu  fleure bon les habitués, le repère d’employés de bureaux, de flics et de journalistes. Il est tenu par une blonde d’une cinquantaine d’années et son fils. Nous partageons un café et une eau pétillante. « C’est plus comme avant ni comme dans les séries, ironise-t-il. Plus question de terminer la journée autour d’une bière dans le bar du coin. Aujourd’hui, tout est hyper contrôlé. Un verre même après le service peut être sanctionné ».

L’un des premiers héros de papier de Serge fut Sherlock Holmes. « Je lisais ça quand j’étais gamin ». Le célèbre détective anglais a été remis au goût du jour dans une série plutôt réussie. Elle se déroule dans le Londres des années 2000. « Ma fille de 15 ans la regarde sur Netflix et ça lui donne envie de lire les bouquins à son tour. Avec le recul, je trouve ça pas mal fait. Cela décrit bien le processus de déduction, les enquêtes tactiques qui partent sur base de détails ».

Serge apprécie aussi les romans policiers médiévaux d’Ellis Peters ou encore la collection « 87ème District » d’Ed McBain. Dans cette histoire basée dans la ville fictive Isola, inspirée de New-York, le commissariat constitue le personnage principal. « Nous, les policiers, on aime bien retrouver les ambiances de bureau. Chacun a sa vie, ses problèmes de loyer ou de garde d’enfants. Et puis, on bosse toujours en équipe. Dans la plupart des fictions, un seul flic est sur une seule affaire qu’il résout en moins d’une semaine. Ça, ça n’arrive jamais évidemment. Nous suivons tous plusieurs dossiers en même temps, les nouveaux prenant le pas sur les autres ».

the wireAu rayon des séries télé, l’inspecteur apprécie Braquo qui tourne autour du grand banditisme. « C’est assez réaliste. J’aime aussi The Wire, ça décrit très bien les techniques d’écoutes. Et puis The Shield : ça démarre par un barbecue entre les collègues de la brigade antigang de Los Angeles, puis le lendemain un policier en abat un autre… »

Mais les fictions les plus réalistes sont souvent les moins palpitantes. « La crime, c’est plutôt Maigret ou Derrick que Les Experts ou NCIS, poursuit Serge. On n’a pas de rebondissements tous les jours, on ne saute pas sans arrêt sur les bagnoles. La plus grande partie du stress n’émane pas des opérations mais de la hiérarchie et du statut disciplinaire, en interne ! J’ai moins peur de la rébellion d’un suspect que de mal remplir un formulaire ».

Hasard et flair

Le commissaire un brin bipolaire qui enfreint le règlement, perd son badge mais poursuit néanmoins son enquête et capture le méchant, c’est juste dans les films… « Chez nous quand tu es suspendu, tu es suspendu, tu ne vas pas interroger les gens sans être mandaté, comme un concierge. Les informations ne seraient pas recevables, point ».

Il arrive aussi que la réalité dépasse la fiction. « Nous enquêtions sur une femme soupçonnée d’avoir tué son mari. En entrant chez elle, nous tombons sur son agenda mural. A la date du crime, elle avait écrit « I did it ». Un scénariste n’aurait jamais osé mettre ça dans une série tellement c’est gros ». Il y a aussi les coups du hasard : « Nous recherchions ceux qui avaient aidé un célèbre truand à s’évader de prison. La seule piste que nous avions, c’était une Mercedes bleue, et un quartier de Bruxelles. Au détour d’un carrefour dans la zone en question, nous tombons pile dessus ». Et puis, il y a le flair : « Je connaissais la date d’anniversaire de l’enfant d’un suspect. Je me disais qu’il pourrait lui rendre visite, chez la maman du môme, ce jour là. Et bingo ! On l’a choppé à la pâtisserie juste en face, un gâteau sous le bras ! ».

Tous les flics ne sont pas prêts à donner leur vie pour une affaire comme dans les feuilletons. « Nous voulons résoudre les dossiers, évidemment, mais ça reste quand même un boulot. Ce n’est pas toute notre vie non plus ». Jean-Marc, commissaire à la police judiciaire fédérale depuis 30 ans, a vu des collègues se perdre dans une affaire. « Il a perdu sa santé sur une histoire de vol de d’antiquités. Il devenait dingue de ne pas trouver. Pareil pour ceux qui ont enquêté sur les tueurs du Brabant, Dutroux,… Certains vivent trop intensément leurs dossiers, ils plongent en dehors de la réalité. Un collègue s’était engagé personnellement vis-à-vis des victimes. Mais le risque en faisant cela, c’est de cautionner de mauvaises pistes par obsession du résultat, de ne pas pouvoir respecter une parole donnée. Un dossier ne peut pas devenir une affaire personnelle. Bien sûr, nous avons des cas non élucidés. Pour nous, ils constituent des échecs. Nous les gardons toujours à l’esprit mais avec raison gardée. Des réponses peuvent toujours arriver.  Les techniques évoluent, les bases de données d’empreintes digitales et d’ADN s’alimentent ».

Jean-Marc suit certaines évolutions des techniques scientifiques en regardant… les Experts. « Certains moyens seront peut-être accessibles un jour. La technologie a déjà beaucoup évolué ces dernières années. Bien sûr, à l’heure actuelle, une analyse ADN prend toujours plus que dix secondes… et coûte 400 euros. On ne parle jamais du coût des moyens dans les séries. ». Autre niveau des techniques d’audition et d’analyse du comportement, « Lie to me » vaut le détour. « On y voit par exemple comme il est difficile de ne pas  regarder à gauche lorsqu’on ment… Parfois, j’apprends des choses mais pour comprendre, il faut aussi avoir un cadre de références ».

Nathalie préfère entrer dans la psychologie des personnages à travers un bouquin : James Ellroy, Harlan Coben,… « L’aspect criminel ne constitue souvent que la trame pour une autre histoire humaine », explique l’enquêtrice. Ce que l’on observe souvent moins dans les séries ou au cinéma. Pour moi, regarder un film policier, c’est un peu comme voir une comédie romantique. Ces genres ne sont pas le reflet de la réalité. J’aime bien « 36 Quai des Orfèvres » pour l’ambiance et l’intensité des personnages ». A l’instar de Serge, Nathalie constate que la police belge n’a plus grand-chose à voir avec ce type de fiction… « Les comportements borderline, les limites au niveau procédures, les liens avec les truands, les grosses fêtes,… On ne voit plus vraiment ça aujourd’hui chez nous ».

Dévoiler les zones grises

Michel Claise, juge d'instruction bruxellois et auteur

Michel Claise, juge d’instruction bruxellois et auteur

Michel Claise est juge d’instruction à Bruxelles. Il incarne la lutte contre la criminalité financière, du carrousel TVA aux détournements d’argent à l’échelle internationale. Les dossiers les plus emblématiques de ces dernières années sont passés entre ses mains, tel celui lié à la filiale suisse de la banque HSBC. Le juge Claise l’a inculpée pour fraude fiscale grave et organisée, blanchiment, organisation criminelle et exercice illégal d’intermédiaire financier. L’enquête liée au conflit d’intérêt entre Alain Hubert et la station polaire internationale, c’est lui aussi.

Mais ce spécialiste des flux financiers est aussi un homme de lettres. Il a publié plusieurs ouvrages forcément basés sur des faits réels : Le Forain (sur les fraudes à la TVA), Souvenirs du Rif (sur le blanchiment d’argent) ou Les poches cousues (sur la corruption dans les pays de l’Est). « J’ai toujours écrit pour le plaisir : des pièces de théâtre, des romans, explique Michel Claise. Jusqu’au jour où j’ai été édité. J’ai alors pris la plume de manière suivie. L’écriture m’habite profondément. J’aime décrire les âmes humaines, dévoiler les zones grises qui habitent chacun ».

Ecrire des romans pour un juge d’instruction, c’est aussi témoigner de faits de société sans trahir le secret de l’instruction. « A la différence d’autres auteurs, j’ai réellement marché sur de la cervelle et des intestins, arrêté des mafieux, subi des menaces de mort. Mais pour moi, cela n’a pas d’importance qu’une fiction soit réaliste ou non. Le but d’un livre ou d’un film est d’abord de divertir ».

Le juge travaille actuellement à la rédaction d’un essai intitulé « Le club des Cassandres ». Il traite du manque d’écho que trouvent ceux qui dénoncent la criminalité financière auprès des acteurs de la politique et de l’économie. « On ne nous croit pas lorsqu’on dénonce et rien ne change », clame Michel Claise. Et ça c’est bien réel ».

 

 

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