Se dire « oui » derrière les barreaux

Posted on 16 août 2015 par

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L’incarcération n’empêche pas les sentiments, ni les unions. A la prison de Mons, deux femmes, condamnées pour assassinat et meurtre, se sont mariées et partagent une cellule. La mère infanticide Geneviève Lhermitte épousera un autre détenu en septembre. Par Anne-Cécile Huwart, paru dans Moustique

Geneviève Lhermitte

Geneviève Lhermitte

Geneviève Lhermitte, auteur de l’assassinat de ses cinq enfants en 2007, a introduit une demande pour épouser un autre détenu. Le mariage pourrait avoir lieu fin septembre à Forest, la commune où se situe la prison de Berkendael où vit la mère infanticide aujourd’hui âgée de 48 ans.

L’univers carcéral est a priori peu propice aux rencontres amoureuses. Encore moins aux mariages…  Pourtant, près de 180 détenus se seraient dit « oui » dans un  pénitencier francophone au cours des dix dernières années. Selon Sud Presse, c’est à Ittre que l’on se marierait le plus : 43 unions y ont été scellées entre 2004 et 2014, 30 à Mons, 20 à Lantin. Il n’existe toutefois pas de chiffres officiels émanant de l’administration pénitentiaire.

Les murs n’empêchent donc pas les fantasmes et les sentiments. Que du contraire. Même les pires criminels attisent les passions amoureuses : de nombreux braqueurs ou tueurs en séries ont leurs « groupies ». La journaliste française Isabelle Horlans vient de publier un livre sur le sujet (lire encadré). Et tout récemment, Hans Van Temsch, le meurtrier de la petite Luna et de sa nounou malienne (Anvers, mai 2006), a subi des pressions de la part d’une ex-petite amie. Celle-ci voulait que l’assassin se reconnaisse comme le père de son fils. Mais il s’est avéré plus tard que les dates de leurs visites « hors surveillance » ne correspondaient à aucune naissance. La jeune fille a finalement reconnu avoir tout inventé. Offrir à son enfant un père meurtrier représentait à ses yeux le fantasme absolu. Sordide idylle…

Patrick De Neuter, psychanalyste

Patrick De Neuter, psychanalyste

Mais comment des criminels emprisonnés peuvent-ils séduire ? Le psychanalyste Patrick De Neuter apporte une explication : « La transgression des lois peut avoir un côté fascinant pour celui ou celle qui s’y est toujours refusé, celui ou celle qui a sans cesse refoulé ce côté délinquant qui nous habite tous. J’ai connu aussi des femmes scandalisées par l’injustice de la Justice, prêtes à la réparer par l’amour. J’en ai vu d’autres qui se donnaient pour mission de transformer le délinquant. Ces femmes adoptent une attitude maternelle. Et puis, les délinquants peuvent aussi être aimables et désirables pour d’autres traits de leur personne qui ne se réduit pas à leur acte délictueux ».

L’amour en chaussettes

Des histoires de cœur naissent aussi au sein des pénitenciers, entre détenus. Daniel Darimont fut le directeur de la prison de Lantin de 1994 à 2007. Il a assisté à d’étranges manèges à travers les barreaux. « Le bâtiment des hommes fait face à celui des femmes », explique-t-il. Les détenus enfilent sur leur main une chaussette blanche et dessinent des mots à travers les fenêtres. Ils écrivent à l’envers pour que leur interlocuteur comprenne le message en miroir ». Ces échanges épistolaires en chaussette créent des affinités. « On attend généralement trois mois avant de laisser les personnes se rencontrer dans la salle de visite. Parfois, l’idylle s’arrête aussitôt, l’un jugeant l’autre trop grand, trop gros, pas assez beau ou vice-versa ».

Les amoureux ne peuvent officialiser leur union sans autorisation du parquet. « Le procureur vérifie qu’il n’existe aucune contre-indication, que les partenaires ne sont par exemple pas impliqués dans une même affaire », poursuit Daniel Darimont. Le mariage est généralement célébré à la va-vite. « Avant qu’on instaure les salles de visite hors surveillance, on laissait les couples une demi-heure dans un parloir avocat », poursuit Daniel Darimont. Mais tout qui passait devant la vitre pouvait assister à leurs ébats ! ».

La gestion des relations sentimentales et des éventuels mariages qui en découlent varie en fonction des directions. Certaines prisons offrent la possibilité aux détenus d’acheter un gâteau via la cantine, d’autres pas. Anne-Marie Fortemps est responsable de l’aumônerie catholique des pénitenciers francophones. En 17 ans, elle a assisté à une quinzaine de mariages. « Au début, j’étais très seule pour tenter d’humaniser ces cérémonies : apporter une jolie nappe, des fleurs, explique-t-elle. Mais malgré tout, c’était décalé. Il y avait un côté absurde à entendre un bourgmestre réciter les droits et devoirs des époux : assistance, secours, fidélité et cohabitation ».

Le mariage en prison n’a souvent reine de glamour. Luc a savouré son repas de noces seul dans sa cellule. Il a mangé quelques tranches de saumon qu’il a pu « cantiner » à l’extérieur. La cérémonie s’est déroulée dans la salle des visites. Un officier d’Etat civil a prononcé un discours devant les mariés et leurs parents. Ils ont trinqué avec du jus d’orange. En vingt minutes, c’était plié. Luc et son épouse Sonia (prénoms d’emprunt) ont ensuite « consommé » leur mariage dans une pièce prévue à cet effet, hors surveillance. Puis chacun est rentré dans sa section.

Mimétisme

Depuis 2005, l’organisation des mariages est confiée à des éducateurs ou à des assistants sociaux. Michaël Ismeni assume de temps à autre cette mission. Il est coordinateur des activités socio-culturelles au Service d’Aide aux détenus de la prison de Marche. Celle-ci a ouvert ses portes en 2013 selon un concept qui tente de « normaliser » la vie des prisonniers. Cela passe notamment par l’introduction de la mixité au cours des activités culturelles et des formations. Mais avec une dizaine de femmes pour près de 300 hommes, la jalousie s’installent facilement entre les cloisons…

Les activités mêlant des hommes et des femmes se développent également à Mons. Un exemple : des détenus et des détenues ont ensemble constitué un jury lors du dernier Festival du film d’amour organisé dans la cité. En prison, les sentiments naissent toutefois aussi –  si pas d’abord –  entre personnes de même sexe. Question d’opportunités… Deux femmes se sont ainsi récemment mariées à la prison de Mons (lire plus bas).

Pour certains détenus, l’amour constitue une forme d’évasion, une fenêtre sur l’avenir, un possible soutien vers la réinsertion. Mais gare aux désillusions… « Le mariage, c’est sympa sur le moment mais lorsque le détenu rejoint sa cellule, sa solitude peut lui paraître plus flagrante encore », commente Daniel Darimont.

Qu’est-ce qui poussent les détenus à officialiser leur union ? « La plupart se marient pour les enfants, pour la sécurité affective et financière », souligne Anne-Marie Fortemps. Mais en prison, les sentiments sont souvent biaisés : les fantasmes amoureux sont exacerbés en raison de l’impossibilité de se fréquenter. L’excitation est à son paroxysme lorsque l’acte final ne peut avoir lieu. Le fait de se voir à table sans pouvoir faire plus que se tenir la main attise les pensées. Dans le réel, la relation n’a parfois plus aucun sens. C’est une dynamique à laquelle j’ai souvent assisté. Il s’agit d’un effet pervers de la vie en détention. Certains se raccrochent désespérément à leur histoire d’amour. Mais quand elle se brise, le drame est encore plus difficile à gérer qu’à l’extérieur. J’observe par ailleurs un phénomène fréquent de mimétisme pour les mariages comme d’ailleurs pour les suicides… Les personnes se disent : « Si lui l’a fait, pourquoi pas moi ? ». Sur les 15 unions auxquelles l’aumônière a assisté durant sa fonction, une seule a résisté à l’épreuve de la vie.

Pour Christelle et Isabelle, tout a commencé à l’atelier couture

Christelle et Isabelle se sont rencontrées il y a deux ans à la prison de Mons. La première a été condamnée à perpétuité pour assassinat, la seconde à 15 ans pour meurtre. Le procès d’Isabelle a eu lieu en avril 2015 aux Assises de Namur. Sa crainte, c’était d’être acquittée. « J’ai eu peur de ne pas prendre une assez lourde peine et de devoir laisser Christelle ici toute seule », déclare-t-elle.

Nous les rencontrons au parloir des avocats. « Nous nous sommes vues pour la première fois à l’atelier couture, expliquent-elles. Quelques temps plus tard, nous avons entamé une discussion sur des sujets philosophiques. Nous avons toutes les deux perçu ce moment très intéressant et très particulier. Nous avons eu envie de nous revoir. Nous nous sommes donné des rendez-vous au préau. Nous nous tenions la main discrètement sous le tablier. Nous nous écrivions des petits mots. On nous laissait parfois quelques minutes sous la douche où nous nous serrions dans les bras l’une de l’autre. Quelques mois plus tard, on nous a autorisées à partager la même cellule et c’est la que notre relation amoureuse a vraiment débuté. Au départ, il y a eu beaucoup de jalousie de la part des autres détenus. Nous avons subi des réflexions. Aujourd’hui, nous sommes intégrées comme le couple de la prison ».

Les deux femmes de 30 et 35 ans sont aujourd’hui mariées. « Nous avons fait ce choix pour éviter d’être séparées en cas de transfert. Nous voulions aussi officialiser notre amour. La direction a approuvé notre projet, nous avons reçu du temps et un très beau gâteau. Le personnel de la prison était vraiment agréable. Nous avons eu même eu la chance d’avoir un album photos grâce à un atelier organisé à ce moment ».

Leur relation à l’extérieur serait-elle la même ? « Nous vivons l’une avec l’autre 24 heures sur 24 de manière harmonieuse, en cellule et au travail. On se chamaille de temps en temps mais jamais de grosse dispute. On ne veut pas se faire de mal. Nous nous sommes réellement trouvées Nous serions probablement différentes à l’extérieur, il y aurait le quotidien, l’entourage, mais l’amour serait le même. Nous avons des projets, comme ouvrir un salon d’esthétique. Nous rêvons tellement de liberté. Nous en connaissons tellement le prix ».

L’amour fou pour un criminel

Dans son livre « L’amour fou pour un criminel » (éditions Cherche-Midi, avril 2015),  la journaliste française Isabelle Horlans raconte ces passions pour des meurtriers. Elle évoque parmi d’autres le cas de Charles Manson. Dans les années 1960, ce criminel récidiviste fonde un groupe sectaire raciste baptisé « La famille ». Grâce à son charisme et à une bonne dose d’hallucinogènes, il convainc ses disciples de commettre des meurtres pour faire croire ensuite que des Afro-Américains en étaient les coupables. Parmi les victimes : l’actrice Sharon Tate, épouse du réalisateur Roman Polanski, enceinte de huit mois, ainsi que quatre de leurs amis. Charles Manson a aujourd’hui 80 ans et il vient de se marier avec une jeune femme de 26 ans. Elle l’aime depuis ses 17 ans. Elle le croit innocent.

« Aux Etat-Unis, le phénomène est très répandu, expliquait l’auteur à France Inter. Il existe même des sites de rencontre où en quelques clics, on tombe sur le profil d’un criminel. On y trouve son poids, sa taille et ses méfaits. Certains psychopathes exercent bien sûr une domination perverse sur les femmes, attendant d’elles qu’elles prêchent leur voix à l’extérieur ».

Même les personnes supposées sensées peuvent succomber à l’amour pour un assassin. L’avocate Rosalie Martinez a ainsi quitté ses quatre filles, son mari et sa maison magnifique pour Oscar Ray Bolin, un tueur en série. Florent Gonçalves, directeur de la prison de Versailles, est lui tombé éperdument amoureux de la jeune et jolie Emma impliquée dans le meurtre antisémite d’Ilan Halimi, séquestré et torturé en 2006 en région parisienne.

Le directeur de la prison de Versailles

Le directeur de la prison de Versailles

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Posted in: Justice, Social, Société