Le ventre, notre deuxième cerveau

Posted on 5 juin 2015 par

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Dans un livre déjà best seller, une jeune étudiante allemande, Giulia Enders, dévoile les secrets de l’intestin, avec humour et sans tabou. Paru dans Moustique

Giulia Enders

Giulia Enders

Jean, sweat et queue de cheval. Giulia Enders, étudiante en médecine de 24 ans lookée comme une ado, saisit le micro devant une salle comble  et commence à relater un goûter de famille: « Et toi donc, qu’est-ce que tu étudies ?, demandent ses tantes.  – La médecine !, répond l’étudiante. Ah et quelle branche en particulier ? – L’intestin ! ». Un long blanc s’installe. Les fantasmes des tantes vagabondent d’une image dégoûtante à l’autre…  Giulia Enders, elle, aborde avec sourire et sans complexe tout ce qui entoure la production de matière fécale. Elle évoque presque avec tendresse toutes ces bactéries qui peuplent notre tube digestif, décrit les liens étroits qu’entretient celui-ci avec notre cerveau. Treize minutes d’un cours de sciences comme beaucoup d’étudiants aimeraient en recevoir.

La scène est filmée à Berlin en mai 2012 à l’occasion d’une « Science Slam », une compétition entre jeunes chercheurs qui présentent un sujet d’étude de manière divertissante. Giulia Enders a remporté le premier prix. Le clip Youtube de sa prestation a ensuite fait le tour du Net allemand et capté l’attention d’un éditeur. L’exposé est devenu un livre, « Darm mit charme », illustré de manière simple et drôle par Jill Enders, la sœur de Giulia. L’ouvrage s’est vendu outre-Rhin à plus d’un million d’exemplaire et sera publié dans 26 pays. Il sort aujourd’hui en français sous le titre « Le charme discret de l’intestin – tout sur un organe mal aimé ».

Le succès de ce livre montre le rapport étrange qu’entretient l’être humain avec son fondement, mélange de dégoût et de fascination. «  Quand l’intestin va, tout va, commente le Dr Jean-Luc Vanden Eynde, spécialisé dans l’oncologie digestive aux cliniques universitaire Saint-Luc. Il n’y a qu’à voir l’obsession des personnes âgées pour le fait d’aller à selles ; beaucoup consultent un médecin au moindre blocage ».

Cerveau du bas

Si l’on trouve le sujet répugnant, c’est bien sûr parce que l’intestin est directement associé aux toilettes, aux mauvaises odeurs et aux agents pathogènes. Giulia Enders a pour sa part choisi de l’aborder sous l’angle positif. Et elle n’est pas la seule à vouloir briser ce tabou ; plusieurs documentaires récents dévoilent et vulgarisent les secrets de notre système digestif, comme « Le ventre, notre deuxième cerveau », produit par Arte France en 2014. On y apprend que dans l’histoire de nos deux cerveaux (central et entérique), le premier ne serait pas celui qu’on croit : « Les organismes primitifs étaient initialement composés d’un tube digestif et c’est au sein de celui-ci que s’est développé le système nerveux entérique », explique Michel Neunlist, chercheur français à l’institut des maladies de l’appareil digestif de Nantes.

Couv charme intestin

Il n’y a pas que dans notre boîte crânienne que l’on trouve des neurones. Notre intestin en contient 200 millions. Ils veillent à notre digestion en aidant à décomposer la nourriture en minuscules molécules que notre organisme va pouvoir absorber. Si l’être humain n’avait disposé que d’un seul cerveau (celui du haut), il aurait été monopolisé par la digestion et n’aurait pu développer d’autres activités intellectuelles. « Le fait d’avoir deux cerveaux a joué un rôle majeur dans notre évolution », a commenté l’auteur du documentaire produit par Arte, Cécile Denjean.

On parle donc désormais d’intelligence du ventre. Les neurones qui tapissent les parois de l’intestin agissent sur notre cerveau selon des canaux que l’on commence à peine à identifier. Le nerf vague (appelé aussi cardio-pneumo-entérique) sert de relai aux informations qui transitent de haut en bas, de la tête au ventre, et inversement. Le système nerveux entérique joue un rôle majeur dans la protection de l’organisme : il informe par exemple le cerveau du danger d’un aliment infecté en provoquant nausées et douleurs abdominales. A l’inverse, s’il reçoit un signal de détresse du cerveau, l’intestin peut arrêter le système digestif ou le vider par excrétion ou vomissement. Mal dans sa tête, mal dans son ventre…

Les trippes sont aussi le siège des émotions. Et c’est scientifique. Le cerveau de l’intestin produit plus de 90% de la sérotonine, une hormone qui influence les comportements alimentaires et sexuels, la douleur, le cycle veille-sommeil,… Des médicaments qui capturent cette hormone sont d’ailleurs utilisés pour soigner des symptômes liés à la dépression.

Greffe de caca

Notre ventre héberge encore quelque 100 000 milliards de bactéries qui composent le « microbiote ». « Elles sont dix fois plus nombreuses que les cellules de notre corps, commente Ivo Nagels, médecin généraliste à Anvers, consultant auprès de la Fondation contre le cancer. Si notre corps était une démocratie, les bactéries auraient le pouvoir ». Ces bactéries digèrent les aliments que nous ne pourrions digérer sans elles. Mais elles opèrent aussi des interactions avec le cerveau. Elles influenceraient ainsi nos comportement, notre personnalité, notre capacité à réguler nos émotions.

Cette flore intestinale serait aussi en partie responsable de l’obésité et de maladies comme le diabète, certains cancers,… « Chaque individu dispose de son propre microbiote, c’est un peu comme l’ADN, commente le Dr Jean-Luc Van Laethem, gastro-entérologue et oncologue à l’hôpital Erasme de Bruxelles. Mais nous ne sommes encore qu’au début de ces recherches ».  Et si l’origine d’un dysfonctionnement tient à un manque de bactéries dans l’intestin d’un individu, pourquoi ne pas lui injecter de la matière fécale provenant d’une autre personne ? Des expériences en ce sens se sont révélées prometteuses. Mais les « greffes de caca » sont pour l’heure encore au stade expérimental.

Si l’intestin protège le reste du corps des maladies, il lui arrive aussi d’aller mal. En terrain génétique particulier, un environnement pollué, l’excès d’alcool, de viande rouge et de graisse animale favorisent  entre autres le cancer du côlon. D’après la Fondation contre le cancer, plus de 8500 nouveaux cas sont décelés en Belgique chaque année. Le cancer du gros intestin constitue le deuxième le plus fréquent dans notre pays (après celui du sein). Mieux connaître son ventre, c’est déjà en prendre soin.

Illustration Jill Enders

« L’intestin grêle ressemble à du satin »

Giulia Enders étudie la médecine à l’université de Francfort-sur-le-Main. Si son succès en tant qu’auteur est déjà assuré, la jeune femme souhaite aussi devenir gastro-entérologue. Pour y parvenir, elle doit donc encore étudier. Elle se trouve d’ailleurs en blocus.

Comment vous est venu cette passion pour l’intestin, et pourquoi ?

Quand j’avais 17 ans, j’ai eu une dermatite aigüe. Je voulais savoir d’où cela venait, comprendre mon corps, ne pas me sentir victime de ce qu’il m’imposait. Lorsque j’ai commencé à me documenter entre autres sur l’intestin, j’ai réalisé qu’il était beaucoup plus net que ce que j’avais toujours imaginé : sur ses huit mètres de long, sept n’ont rien à voir avec les selles, sont propres et sans odeur la plupart du temps. J’ai été surprise de découvrir la sensibilité de ses parois et l’importance de ses fonctions pour tant d’éléments essentiels à mon organisme, à ma vie.

Où est la beauté de cet organe ? Qu’a-t-il de différent des autres ?

Ce que l’on voit à l’intérieur, en gros plan, est en fait très esthétique. Sous le microscope, l’intestin grêle ressemble à du satin. Si on en déroulait tous les replis, il s’étendrait sur 7 kilomètres.

Pourquoi les gens ont-ils une relation si difficile avec leur intestin ? Pensez-vous que votre livre va contribuer à le « réhabiliter » ?

En Allemagne, ce n’est pas un sujet plus facile qu’ailleurs. En lisant mon livre, une grand-mère a découvert qu’elle ne s’asseyait pas correctement aux toilettes depuis 74 ans ! (NDLR : la meilleure position est accroupis ou, si on est assis aux toilettes, les genoux surélevés sur un marchepied). On croit souvent se protéger en cachant ce que l’on ne veut pas voir. Ceci dit, le dégoût est aussi protecteur ; l’odeur et l’aspect des excréments nous repoussent des germes pathogènes.

Dans votre livre, vous parlez du lien entre le cerveau et l’intestin. Comment travaillent-il ensemble. Quels sont les découvertes récentes à ce sujet ?

Logé dans sa boîte crânienne, notre cerveau est un organe très isolé. Une très fine membrane filtre chaque goute de sang qui nourrit les cellules du cerveau. Mais cet organe a besoin de savoir comment nous – tout entier – nous sentons afin de commander nos émotions, notre humeur. Or, l’intestin détient de très bonnes informations : il connait les molécules qui composent notre nourriture mais aussi 2/3 de tout ce qui concerne notre système immunitaire, les bactéries et les hormones. Des études ont été réalisées sur des souris ; lorsqu’on leur injecte des bactéries intestinales, elles deviennent plus courageuses ou se montrent davantage capables d’apprendre de nouvelles choses. Chez les humains aussi, une équipe de chercheurs américains a montré des modifications dans la gestion des émotions après que l’intestin ait absorbé de bonnes bactéries pendant quatre semaines. Les personnes qui subissent de fréquentes inflammations ou irritations de l’intestin ont plus de chances de présenter de l’anxiété ou de la dépression. Mais nous ne connaissons pas encore toutes les pièces du puzzle.

Jacques : « J’étais un cobaye actif »

Le Fondation contre le cancer vient de sortir ses derniers chiffres (2012) concernant la fréquence des cancers, dont le cancer colorectal. En quatre ans, ceux-ci ont augmenté de plus de 5% : en 2012, 8.616  nouveaux cas étaient détectés, pour 8.175 en 2008. Les hommes sont davantage concernés mais tous sexes confondus, le cancer du gros intestin constitue la deuxième cause de décès par cancer en Belgique. Huit à neuf personnes en meurent chaque jour dans notre pays.

Si le nombre de dépistages augmente, c’est en partie parce que la prévention s’est améliorée. Le traitement du cancer est toujours pris en charge par l’Etat fédéral mais la sensibilisation est communautarisée. Au Nord et au Sud du pays, les procédés sont différents mais les objectifs sont les mêmes : réduire la mortalité des patients et la lourdeur de leur traitement, en allégeant le coût pour la Sécurité sociale. En Fédération Wallonie-Bruxelles, les personnes âgées entre 50 et 74 ans sont invitées à se rendre tous les deux ans chez leur médecin généraliste pour recevoir un test à réaliser chez eux. En Flandre, ce test est directement envoyé chez les 56-74 ans par la Poste. « Environ 50% des personnes réagissent à cette invitation », précise Ivo Nagels, médecin généraliste anversois, conseiller auprès de la Fondation contre le cancer.

Dr Jean-Luc Van Laethem

Dr Jean-Luc Van Laethem

Malheureusement, beaucoup de patients consultent un médecin lorsque la tumeur a déjà atteint un stade avancé. « Le côlon a mauvaise réputation, commente le Dr Jean-Luc Van Laethem, gastro-entérologue et oncologue à l’hôpital Erasme à Bruxelles. Bien que facile et indolore (il suffit d’appliquer un peu de matière fécale sur une pastille), le test de dépistage est perçu comme sale. La coloscopie (on insère une caméra par voie naturelle pour observer l’intestin) est un acte plus invasif nécessitant une préparation. Le patient doit en outre consacrer une journée à cela en hôpital de jour. Il faut donc être motivé, se sentir concerné, avoir un parent ou un proche qui a subi cette maladie par exemple ».

Jacques avait 60 ans quand on lui a diagnostiqué un cancer du côlon. Avec son épouse, il venait d’assister son beau-père de 93 ans dans ses derniers jours, atteint lui aussi par cette maladie.  « Je me sentais très fatigué, j’étais enrhumé, j’avais de la fièvre autour de 38° de température, explique cet ancien fonctionnaire. Mon médecin m’a prescrit des médicaments contre la grippe ».

Mais la fatigue perdure. Une prise de sang révèle chez Jacques une carence en fer. Puis le sexagénaire constate du sang dans ses selles. Il réalise alors qu’il ne s’agit probablement pas d’une simple grippe. « J’ai subi une coloscopie, on a découvert une tumeur assez avancée et des métastases au foie, explique-t-il. Trois semaines plus tard, on m’opérait ». Jacques est intégré à un protocole de traitement expérimental. « J’ai accepté de servir de cobaye mais je fut un cobaye actif, précise-t-il. Je me suis impliqué, j’ai fourni un maximum d’informations aux médecins. Et je pense que cela m’a aidé à traverser la maladie. Je me suis senti au service de la recherche médical ». Jacques a été opéré. « On m’a enlevé 14 cm de côlon et un bout de foie. Puis j’ai suivi des séances de chimiothérapie. Mais on ne m’a pas placé de poche (anus artificiel) ».

C’était il y a dix ans. Jacques subit des contrôles médicaux chaque année et aucun n’a depuis décelé de cancer. Il mène une retraite paisible aux côtés de son épouse, en essayant de ne plus trop penser à la maladie.

Manger des fibres et éviter la viande rouge

Pour se donner toutes les chances de prévenir un cancer colorectal, il n’y a pas de secret : il faut maintenir un mode de vie sain et se faire dépister régulièrement en cas d’antécédents familiaux et après l’âge de 50 ans.

Prévention :

Manger équilibrer, surtout des fibres, ne pas consommer trop de viande rouge (plus de 500 gr par semaine), éviter le tabac, l’alcool, surveiller son poids et puis bouger minimum 30 minutes par jour. Voilà les principaux conseils de prévention pour être en bonne santé et éviter un cancer et surtout le colorectal. Comme pour beaucoup de cancers, le niveau de risque est toutefois plus élevé chez les personnes dont un parent (père, mère, frère, sœur ou enfant) a contracté cette maladie.

Symptômes :

Les principaux symptômes d’un cancer colorectal sont la fatigue intense, des douleurs abdominales, un changement de rythme au niveau des selles, du sang dans les selles. Mais ces signes peuvent être révélateurs de beaucoup de pathologies, graves ou moins graves.

 Détection précoce des cancers et de polypes :

Plus un cancer ou  des polypes sont dépistés tôt, plus les traitements seront efficaces. Détecter des lésions à un stade précoce peut empêcher un cancer de survenir dix ans plus tard. 90% des cancers du gros intestin peuvent être guéris s’ils sont découverts à temps. De plus, les traitements seront moins lourds et auront moins d’impact sur la qualité de vie des patients. En Fédération Wallonie-Bruxelles, les 50-74 ans sont invités à se rendre chez leur généraliste pour effectuer un test permettant de détecter des traces de sangs dans les selles. Une coloscopie peut ensuite être prescrite. Les statistiques montrent que, sur 1000 tests, seuls 20 à 30 seront positifs. Et sur ces 20 à 30 tests positifs, on diagnostiquera 2 à 3 cancers.

Anne-Cécile Huwart

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