Plonger pour fuir à la pression

Posted on 31 mai 2015 par

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La plongée sous-marine agit sur certains comme un sas de décompression. Et malgré les conditions parfois difficiles dans les carrières belges, cette activité séduit de plus en plus de femmes. La ligue francophone compte même une nouvelle présidente : Pilar Ruiz Lopez. Par Anne-Cécile Huwart, paru dans Trends Tendances

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« Quand j’étais enfant, j’ai failli me noyer, commente Pilar Ruiz Lopez. Je n’osais plus entrer dans l’eau. Plus tard, j’ai commencé à accompagner mon mari lors de ses plongées. Je restais toujours au bord de la piscine ou sur le bateau. Mais un jour, je me suis dit que s’il avait un problème, je ne pourrais pas l’aider. Alors j’ai osé franchir le pas. Et maintenant je ne peux plus m’en passer ! ».

Pilar Ruiz Lopez

Pilar Ruiz Lopez

Pilar Ruiz Lopez a vaincu sa peur de l’eau par amour et depuis, elle et son mari Marc Allemeersch forment un couple pleinement immergé dans l’univers de la plongée. De formations en entraînements, d’exercices en piscines à la haute mer, elle a obtenu tous les brevets jusqu’à devenir instructrice. Pilar s’est également impliquée dans l’administration de son club (L’école de plongée sous-marine de Bruxelles). Et récemment, elle a été élue présidente de la Ligue francophone de recherches et d’activités subaquatiques (Lifras). Fondé il y a une cinquantaine d’années, cet organisme regroupe 129 clubs des Communautés francophones et germanophones de Belgique, soit 7.000 personnes (son pendant néerlandophone, Nelos, intègre de son côté près de 300 clubs pour 11.000 affiliés). Libras et Nelos forment la Febras (Fédération belge de recherches et d’activités subaquatiques). Ces plongeurs sont majoritairement des hommes. « La plongée est un univers à 70% masculin, commente Marc Allemeersch, commissaire à la police fédérale. Qu’une femme accède à la présidence de la ligue est donc assez exceptionnel ».

La plongée sous-marine était initialement l’apanage des militaires. Plusieurs techniques émanent d’ailleurs directement de l’US Navy et de la Marine nationale française. Et puis, pour évoluer dans des combinaisons peu souples et porter des bouteilles d’un poids certain, mieux vaut être un peu costaud. Mais le matériel et les mentalités évoluent. La mixité a gagné quelques brasses ces dernières années.

« C’est maintenant ou jamais »

Marie-Eve, conseiller dans une administration fédérale, respire pour la première fois sous l’eau lors d’un voyage professionnel au Sénégal. « Je devais participer à une conférence du réseau francophone de la régulation des  télécommunications, explique cette diplômée en économie, maman de trois enfants. Comme j’étais arrivée sur place la veille de la réunion, je me suis rendue au club de plongée signalé dans le Lonely Planet que j’avais lu dans l’avion. Le moniteur m’a dit que je pouvais plonger tout de suite. Je me suis dit « c’est maintenant ou jamais ». C’était une sorte de baptême. J’ai vu un diodon (le poisson qui gonfle). J’ai trouvé ça magique ! ». De retour au pays, Marie-Eve s’inscrit dans un club de plongée.

En Belgique, ce sport se pratique généralement dans des conditions strictes. C’est en tout cas la philosophie des organismes officiels tels quel la Lifras. Les nouveaux affiliés doivent suivre des cours théoriques et pratiques, en piscine et en carrière… Bien loin des lagons bleus, des coraux, des mérous et des tortues de mer. Les plongeurs bravent l’eau froide et trouble, après avoir roulé de longues distances et porté leur matériel pesant sur plusieurs mètres, jusqu’au point d’eau. Mais qu’est-ce qui les motive autant ?

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« J’aime l’impression d’apesanteur, me sentir comme sur la lune, explique Marie-Eve. Et puis le fait de pouvoir respirer sous l’eau, cela a quelque chose d’extraordinaire ». Pilar apprécie elle-aussi l’observation de la vie sous-marine. « J’adore voir les esturgeons, les carpes, les moules, les écrevisses. Avec le printemps, la vie reprend, tout éclot. Les moules recommencent à filtrer, les têtards grouillent. Je ne me lasse pas de ce spectacle ».

Pour accéder à ces sensations dans le monde aquatique, les fans de plongée doivent mettre la main au portefeuille. Une combinaison « humide » coûte autour de 400 euros, une étanche plus de 1000 euros. Une bouteille d’air comprimé et son appareil respiratoire (détendeur) avoisinent 700 euros. Il est bien sûr possible de louer le matériel dans un premier temps mais pour évoluer, mieux vaut investir dans du matériel de qualité. Et si voyager est bien plus abordable que par le passé, rejoindre les mers chaudes représente un budget… Ce qui explique que les palanquées comptent de nombreux cadres et professions libérales. Gagner les profondeurs constitue parfois pour eux une échappatoire. « Quand je plonge, j’appuie sur « off », c’est la déconnexion totale, je suis totalement présent, concentré sur la plongée, explique Christian, manager dans une société pharmaceutique. Tout le reste est conservé à la surface ».

Plus un hobby qu’un sport

Cette activité les entraîne-t-elle dans une sorte de plan de carrière personnel, avec bilans et objectifs à atteindre : obtenir de nouveaux brevets, plonger toujours plus bas pour devenir le meilleur sous la surface également ? Marc et Pilar ne nient pas que ce sentiment soit présent chez certains. « Mais pour beaucoup, je pense qu’il s’agit surtout un dépassement de soi, sans esprit de compétition, expliquent-ils. Mais à notre niveau, nous n’avons plus vraiment de limite, plus de record à battre. Nous pouvons plonger jusqu’à 60 mètres si nous voulons. Ce qui nous motive, ce sont les choses à voir. Samedi dernier, nous étions à moins de 6 mètres à peine. Nous avons vu une écrevisse, nous étions contents ! ».

Plutôt compétitive de nature, Marie-Eve vit elle aussi la plongée sans pression. « Pour moi, c’est d’ailleurs plus un hobby qu’un sport, explique-t-elle. Je n’ai pas d’objectif de performance. Ça me détend plutôt. Mais je suis plus fatiguée après une plongée d’une demi-heure qu’après 5 km de course à pied ! ». Pareil pour Christian : « Lorsqu’on a connu le privilège d’observer une faune et une flore inaccessible en temps normal, on ne peut qu’y revenir, explique-t-il. Quitte à partir au bout du monde. « Les destinations ont évolué avec les conflits, explique Pilar Ruiz Lopez. On ne va plus dans les pays arabes, notamment en Egypte. C’est trop risqué. On observe par contre des destinations émergentes : Oman, les Maldives, la Papouasie, Djibouti, l’Indonésie, Bali,… Tout est un peu plus loin ». Ces paradis aquatiques sont parfois souillés par l’activité humaine. « D’année en année, cela devient pire, poursuit Pilar. Les bateaux de pêche employant des grappins raclent le fond de l’eau et font des dégâts énormes. Sans parler des déchets en plastique. Mais les premières préoccupations des populations locales sont davantage liées à l’économie, à la survie parfois, qu’à l’écologie. Vu qu’il ont accès au monde aquatique, les plongeurs peuvent contribuer à les sensibiliser ».

Entraide

DIGITAL IMAGEConscients de l’intérêt du tourisme sous-marin pour leur région, certains habitants n’hésitent pas à nourrir les poissons pour les attirer. « On crée des réserves à poissons, on les sédentarise. Si ce n’est pas bien géré, on modifie les écosystèmes. Dans certaines zones, l’abondance de poissons attire aussi les requins ». Mais les squales sont d’ordinaire bien plus nombreux sur la terre ferme, dans l’enceinte des bureaux. « J’ai commencé à plonger il y a dix ans, suite à un burn out professionnel, explique Bernard, ancien employé d’une grosse entreprise pharmaceutique. Je désirais aussi arrêter de fumer. Je cherchais quelque chose de relaxant permettant de me changer les idées. J’ai un jour participé à une journée d’initiation à la plongée. J’ai été mordu. Mon épouse et mes enfants m’ont rejoint. Le monde du silence est un excellent dérivatif ». Et à force de croiser les mêmes personnes toutes les semaines au bord des piscines et des carrières, des liens se tissent, des amitiés se créent. « Il existe une ambiance très amicale et chaleureuse. Et puis, sous l’eau, il faut être attentif aux autres, collaborer, s’entre-aider. Tout l’inverse du monde du travail de plus en plus compétitif et individualiste ! ». Laurie, 21 ans, éprouve la même impression : « Savoir que l’autre compte sur soi et qu’on peut compter sur lui en cas de problème rapproche les gens ». 

Ces valeurs de solidarité et d’amitié agissent comme un aimant quasi aussi puissant que le monde sous-marin. C’est aussi ce qui a poussé Pilar à prendre la conduite de la Lifras. L’administration de la ligue l’occupe environ trois soirs par semaine, bénévolement, après sa journée de travail dans un cabinet d’huissier « J’ai commencé à m’investir dans l’administration avec la gestion des contrats d’assurance, explique la présidente. Je recevais les déclarations d’accidents. Puis je suis devenue administratrice. Les cadres devenaient vieillissants. Je me suis dit « pourquoi pas moi ? Et j’ai été élue ».

Pilar continue à transmettre sa passion à d’autres plongeurs, notamment à des enfants et à des personnes handicapées. « C’est extraordinaire de voir les petits s’émerveiller sous l’eau à la vue d’un poissons, d’aider des hommes ou des femmes aveugles ou privés d’un membre évoluer avec aisance sous la surface, explique la monitrice. Cela m’apporte beaucoup ».

La petite fille qui avait peur de l’eau a fait du chemin…

 

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Un sport à risques

La plongée est un sport à risques. Des accidents, parfois mortels, ont lieu chaque année. Pour les éviter, les plongeurs doivent suivre une formation théorique et pratique donnant qui permettent d’acquérir différents brevets. Chacun donne accès à une certaine profondeur et à un niveau d’autonomie. Deux plongeurs 2 étoiles peuvent par exemple s’immerger ensemble. Pour atteindre quatre étoiles, il faut notamment totaliser 160 plongées dont 50 en mer soumise à la marée. Les plus mordus deviendront ensuite assistant moniteur, moniteur club, moniteur fédéral puis moniteur national. La Febras est la fédération officielle et non commerciale du pays. Ses moniteurs sont bénévoles et les brevets qu’ils délivrent respectent les critères Adeps. Ils sont par ailleurs reconnus par la Confédération mondiale des activités subaquatiques (CMAS).

La théorie inclut des cours de physique pour permettre aux plongeurs d’acquérir des notions de gestion de l’air et de décompression. On y apprend par exemple le principe selon lequel lorsqu’on remonte à la surface, le volume des gaz augmente (comme un paquet de chips qui gonfle en altitude). Si l’on n’expire pas l’air contenu dans ses poumons à la remontée, ces organes peuvent éclater. « J’ai trouvé ces cours hyper intéressants, commente Marie-Eve. Je suis plutôt rationnelle, j’ai besoin de comprendre pourquoi il faut respecter des paliers en remontant. C’est important d’avoir une connaissance théorique sérieuse pour pouvoir maîtriser le danger ».

Son expérience de plongeuse lui a d’ailleurs permis de sauver une personne de la noyade. Cela s’est passé en avril dans une piscine bruxelloise. « En nageant, j’ai vu un monsieur couché on fond de l’eau, explique-t-elle. J’ai cru qu’il était en train d’explorer sol ; le cerveau cherche d’abord des explications simples. Comme il ne bougeait pas, je lui ai adressé le signe demandant si tout allait bien mais il n’a pas répondu. Je l’ai remonté à la surface ». Grâce à l’intervention de Marie-Eve, l’homme s’en est heureusement bien sorti.

Laurie aussi perçoit l’utilité de ces formations. « C’est par cet apprentissage rigoureux et assidu que l’on découvre ensuite des endroits splendides. Les vacances de plongée, où l’on visite de magnifiques épaves, observe des poissons aux mille couleurs, c’est la bouffée d’oxygène  de chaque plongeur ».

Tous ont un jour connu un moment de stress : un courant imprévu, des nausées, un vertige ou encore l’ivresse des profondeurs due à un excès d’azote (le syndrome « Grand bleu », film culte où le héros se trouve irrépressiblement attiré par les abysses). « Parfois les gens sont un peu euphoriques ou se figent, ils sont plus lents, explique Marc Allemeersch. Les exercices permettent de maîtriser ces situations pour soi-même ou pour d’autres ».

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Carrière de Lessines

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Posted in: Economie, Société, Sport