« Je verrai avec mon comptable »

Posted on 31 mai 2015 par

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Près d’un nouvel indépendant sur deux cesse son activité dans les cinq ans. Parmi les causes: une mauvaise comptabilité. Les universités n’offrent souvent aucune notion de gestion. Beaucoup de jeunes entrepreneurs se lancent donc sans filet. Et les erreurs ne pardonnent pas. Par Anne-Cécile Huwart, paru dans Trends Tendances

A 55 ans, Patricia Mignone quitte l’enseignement pour créer sa boîte de communication. Cette ancienne prof de français réalise rapidement qu’écrire pour la publicité ou le marketing, ce n’est pas faire de la littérature. En créant sa boîte, faut parvenir à se positionner sur un marché serré… Et gérer sa comptabilité. « Les papiers, ce n’est vraiment pas mon truc, explique-t-elle. Je délègue donc cette tâche à un comptable. Mais je ne parviens pas à trouver le bon. J’en suis à mon troisième et je vais encore changer ! J’ai remis 35 euros de frais de voiture l’an dernier, et il ne m’a rien dit ! J’attends d’être réellement conseillée, avant de faire des erreurs ».

De nombreux nouveaux indépendants rament, comme Patricia, en lançant leur affaire. Non pas à cause d’un projet inadéquat, d’un manque de clients ou de la crise mais en raison d’une comptabilité laissant à désirer. En sortant de ses longues études, un jeune pharmacien n’a jamais appris à gérer une officine. « On considère qu’une personne qui dispose d’un diplôme de l’enseignement supérieur maîtrise forcément les notions de comptabilité, explique Olivier Khan, coordonateur du centre pour les entreprises en difficultés de Beci-Union des entreprises de Bruxelles. Or c’est rarement le cas. Les personnes sans diplôme ont quant à eux l’obligation de suivre une formation avant de se lancer comme indépendants. Mais celle-ci est souvent très éloignée de la réalité de terrain ». C’est en partie ce qui explique qu’une entreprise sur deux cesse ses activités après cinq ans.

Ouvrir l’esprit commercial

Déléguer sa gestion à un comptable n’est pas toujours gage de réussite non plus ; certains professionnels se contentent d’aligner des colonnes de chiffres sans offrir de réels conseils stratégiques à leurs clients afin de leur permettre de développer leur activité, voire d’éviter la faillite. L’Institut professionnel des comptables et fiscalistes agréés en est conscient. « Notre métier est en train de changer, explique Jean-Marie Conter, le président de l’Institut. Les comptables doivent devenir des partenaires de leurs clients, comprendre leur activité pour bien les conseiller, leur suggérer par exemple de renforcer la publicité si les ventes de l’entreprise sont en baisse. Mais cela va dans les deux sens. Les indépendants doivent aussi se familiariser avec notre jargon plutôt que tout déléguer de manière aveugle. Certains entrepreneurs vivent avec leurs revenus bruts et ne diminuent pas leur train de vie même quand les chiffres baissent, estimant qu’ils méritent un bon salaire au regard des heures prestées !  L’entreprise n’est pas toujours respectée, les avantages personnels passent parfois avant ceux de la société »

Les comptables-fiscalistes doivent eux aussi d’adapter aux tactiques de marketing et de communication car l’Europe leur permet désormais de démarcher des clients. Les fiduciaires étrangers pourraient dès lors vouloir s’implanter sur le marché belge. Or, selon une étude réalisée par l’Institut professionnel des comptables et fiscalistes auprès de 1.600 affiliés, 74% d’entre eux n’utilisent même pas les réseaux sociaux professionnels pour faire connaître leurs services… « Nous devons ouvrir nos esprits vers une logique commerciale, souligne Jean-Marie Conter, président de l’Institut professionnel des comptables et fiscalistes agréés (IPCF).

Patricia Mignone a elle aussi dû opérer ce changement de mentalité. « Il faut apprendre à s’estimer et éviter de pratiquer des prix au rabais. Mieux vaut afficher des tarifs raisonnables et convaincre le client que cela vaut la peine de payer. Le prix est un critère second par rapport à la qualité et à la fiabilité de la personne et du service. Il s’agit d’appliquer une autre tournure d’esprit, c’est une sorte une mutation dans le rapport à l’argent, pas toujours facile après des années sous le statut de salarié ».

Eviter de baisser ses tarifs, c’est le type de conseil que le Centre pour les entreprises en difficulté de Beci peut  fournir lors de ses formations. « Malheureusement, 80% des indépendants qui arrivent chez nous sont déjà surendettés, souligne Olivier Kahn. Près de 70% d’entre eux ont eu un mauvais réflexe stratégique. Baisser ses tarifs de 10% en pensant que l’augmentation des ventes va compenser les pertes constitue souvent une erreur ».

Bien s’entourer

Pharmacien de formation Jean-Noël Tilman a appris la gestion « sur le tas » comme avant lui son père Lucien qui composa dès 1947 la fameuse « Tisane du Vieil Ardennais ». Fabriquée à l’arrière de son officine, elle connut rapidement le succès en Belgique et à l’étranger. Cette boutique devient bien plus tard le Laboratoire Tilman, spécialisé dans la production et la commercialisation de produits de phytothérapie : gélules, spays, syrops,… L’entreprise emploie aujourd’hui près de 105 personnes à Baillonville, dans la région de Marche. Elle affichait l’an dernier 30% de croissance. Mais avant d’accéder à ce succès, le jeune pharmacien de l’époque a pris du temps pour comprendre les rouages de la gestion et de l’économie. « La première année, j’ai potassé des manuels et des biographies d’entrepreneurs, explique Jean-Noël Tilman. J’ai suivi toutes les formations possibles. J’ai la passion d’apprendre. Mais imaginez le patron d’une petite entreprise qui doit tout faire, gérer son affaire et répondre au téléphone ; il n’a pas le temps de se former. Mon fils a suivi une école de commerce après ses études en pharmacie. Si je compare son parcours au mien, il a gagné dix ans ! J’ai perdu beaucoup de temps et d’argent à des tas de choses que j’aurais pu apprendre autrement. J’ai d’abord pris le comptable à l’ancienne de mon père, avant de passer à un réviseur d’entreprise. C’est important de trouver celui qui osera vous remettre en question, vous proposera des pistes d’amélioration,… Pour se lancer dans une affaire, il faut croire en soi mais aussi bien s’entourer, oser demander conseil,  prendre des risques mais calculés ».

Pour aider les comptables et les fiscalistes à devenir de réels partenaires dans le développement de l’entreprise de leurs clients, l’Institut organise pour eux des formations en marketing. « La dernière a réuni 600 personnes, souligne Jean-Marie Conter. Et nos membres en redemandent. Il faut qu’eux aussi entrent dans l’aire du networking, qu’ils se partagent leurs informations et leurs bonnes pratiques. Nous devons nous rendre service plutôt que fonctionner dans la concurrence. La personne qui croit tout savoir risque d’échouer. Il y a un marché à partager sans se marcher sur les pieds ».

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Posted in: Economie