Stressés, les policiers ?

Posted on 15 avril 2015 par

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Le niveau d’alerte 3 imposé depuis les attentats de janvier a été ramené à 2, sauf à Bruxelles et Anvers où les policiers continuent d’assumer la surcharge de travail. Par Anne-Cécile Huwart, paru le 18 mars 2015 dans Moustique 

Suite aux attentats de Paris puis aux opérations anti-terroristes menées à Verviers et à Bruxelles en janvier dernier, les autorités ont fait passer le niveau d’alerte à 3 sur une échelle de 4. Cela signifie concrètement qu’une attaque terroriste est possible ou vraisemblable. Tous les moyens permettant de l’empêcher sont dès lors mis en œuvre. Sécurité oblige, ceux-ci ne sont pas tous dévoilés. Seule certitude : certaines institutions publiques et les lieux associés à la communauté juive font l’objet d’une surveillance accrue. Mais les forces de l’ordre se retrouvent elles aussi dans le viseur des terroristes. Le groupe de djihadistes revenus de Syrie démantelé grâce aux perquisitions de janvier planifiait des attentats d’envergure contre des services de police en Belgique.

L’armée a été appelée en renfort ; les militaires ont fait leur apparition dans les rues. La sécurité autour de certains commissariats a été renforcée. Les patrouilles de police ont été doublées et les agents sont désormais autorisés à emmener leur arme à leur domicile. Les événements de janvier ont coûté à Paris la vie à 17 personnes, dont huit collaborateurs de Charlie Hebdo, et entraîné à Verviers la mort d’un terroriste. Deux mois plus tard, l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace (Ocam) a ramené le niveau de menace à 2 dans notre pays. Sauf à Bruxelles et Anvers.

L’accès à ce commissariat bruxellois est désormais régi par une sonnette. Cette mesure fait partie du dispositif d’alerte renforcé. Elle n’est pas sans conséquence sur les nerfs des accueillantes… « Ça sonne 100 fois par jour, commente l’une d’elle, assise au comptoir derrière une vitre blindée. C’est pour devenir dingue. Et cela ne change absolument rien à la sécurité ; sur quelles bases pourrions-nous refuser l’entrée à une personne ?  L’image que nous renvoie la caméra de surveillance ne nous permet pas de dire si un individu est dangereux ou pas. Il n’y a pas de portique détecteur de métaux, comment pourrions-nous savoir si l’intéressé cache une arme sous sa veste ? ». Si l’entrée de certains commissariats de la capitale est surveillée par des policiers lourdement armés, ce n’est donc pas le cas de celui-ci.

« On place sur les épaules des accueillantes la responsabilité  d’ouvrir ou non à un terroriste, commente Claudine, psychologue au bureau d’assistance policière aux victimes de ce commissariat. Mais elles n’en ont pas les moyens. Un pharmacien de garde a la possibilité de ne pas laisser entrer dans son officine un homme qui aurait « une sale tête ». Les accueillantes elles n’ont pas le droit d’invoquer ce type de raison ».  

Les risques du métier

Comme nombreux de ses collègues, Claudine  estime que certains ordres imposés par le niveau 3 contredisent les réglementations existantes. « Pour l’annonce d’un décès, j’accompagne les policiers au domicile des proches. Afin d’imposer un cadre à la procédure et de permettre aux personnes de réaliser le caractère officiel de la situation, les agents doivent être en uniforme. Mais depuis le niveau 3, les civils comme moi ne peuvent plus monter dans une voiture de police munie des bandes bleues. Nous devons donc prendre un véhicule banalisé. Mais des uniformes dans un véhicules banalisés, ça ne correspond pas au cadre légal… Finalement, les policiers ont pris leur arme sous leurs habits de civil dans la voiture banalisée ». Autre exemple : « Toute personne qui entre dans les bureaux doit être fouillée, poursuit Claudine. Mais on ne vas quand même pas fouiller une victime qui vient porter plainte après une agression ».

D’après les syndicats, les policiers sont épuisés par ce niveau d’alerte. Cela fait trois mois qu’ils enchaînent des horaires difficiles et des heures supplémentaires pour assumer de nouvelles missions de surveillance sans effectif renforcé et dans un contexte particulièrement stressant. Ils seraient de plus en plus nombreux à solliciter de l’aide psychologique ou psychosociale auprès de la stress team de la police fédérale. Cette cellule compte 18 psychologues et assistants sociaux. En 2014, 373 agents ont sollicité de l’aide psychologique (contre 226 en 2013) et 3158 de l’aide psychosociale (contre 2075 en 2013). Une des raisons de cette hausse pourrait être une meilleure connaissance de ce service, notamment depuis l’envoi d’une circulaire ministérielle concernant la violence à l’égard des policiers par des tiers. Mais la stress team fédérale ne reçoit pas plus de visites depuis les attentas de janvier. « Le stress du personnel vient surtout du manque d’effectifs et de moyens en général », commente Catherine Goffart.

Epidémie de grippe

Claudine écoute les victimes mais reçoit aussi les confidences des policiers. « Ce n’est pas vraiment dans la culture policière d’aller se confier à une psychologue, souligne-t-elle. Ils vont venir me parler mais plutôt l’air de rien. Mais la plupart du temps, ce sont les manques de moyens, les problèmes d’organisation et les ordres contradictoires qui stressent les gens – comme dans de nombreuses grandes structures professionnelles – bien plus que les terroristes ! Dans cette partie de Bruxelles les policiers s’attendent à tout, tout le temps. C’est déjà leur quotidien ».

Ce policier d’une autre zone bruxelloise ajoute que les agents préfèrent en général évoquer leurs problèmes entre eux, lors d’une pause café ou du repas de midi. « On ressent surtout le besoin de parler après une situation particulière, comme lorsqu’un agent a dû sortir son arme. C’est quelque chose vous savez de tirer en direction d’un être humain… C’est plus facile d’en parler avec quelqu’un a l’a vécu aussi. C’est la responsabilité du chef de service de repérer les personnes qui ne vont pas bien. Mais par rapport au niveau d’alerte, on ressent en fait une forme de lassitude. Beaucoup ont reporté leurs congés ». La surcharge de travail provient aussi de l’épidémie de grippe qui, comme partout ailleurs, a frappé les effectifs.

Ce policier estime lui aussi que les mesures imposées par le niveau 3 ont tendance à alourdir la charge de travail et le stress des agents. « Certains, en raison de leur statut, ne peuvent pas patrouiller armés. Ils doivent donc toujours être escortés, ce qui freine bien sur toutes une série de tâches et nous empêche de réaliser nos mission de proximité ». La directive impose que tout ce qui n’est pas urgent peut être postposé. Mais si le niveau de menace perdure encore, l’arriéré risque d’être lourd… Ce policier s’inquiète dès lors des conséquences budgétaires de toutes ces mesures. « Depuis la l’agression mortelle d’un superviseur de la Stib en avril 2013, des policiers patrouillent sur le réseau de transports en commun bruxellois. Mais nous percevons des subsides pour cela ».

Pour cet inspecteur, le stress provient également de l’autorisation accordée aux collègues de ramener leur arme à la maison. « Ils peuvent se la faire voler à une pompe à essence ou en sortant de chez eux. Et si leur enfant tombe dessus ? ». Début mars, l’épouse d’un policier de Flandre occidentale, une femme de 27 ans, s’est suicidé en retournant contre elle l’arme de son mari.

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