Qu’est-ce qu’une bonne école ?

Posted on 14 septembre 2014 par

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Élitiste, bobo, technique, artistique, familiale… Tous rêvent de LA bonne école. Mais comment choisir ? Dans un marché scolaire opaque, les réputations sont parfois surfaites. Par Anne-Cécile Huwart, paru dans Moustique

Le 6 janvier 2014, une vingtaine de parents font la file devant l’école Aurore d’Evere, pour onze places seulement en première maternelle. Les portes n’ouvrent qu’à 7h30. Des parents ont passé la nuit dehors pour pouvoir inscrire leur marmot dans cet établissement dont le projet pédagogique « valorise l’estime de soi, l’autonomie, l’esprit de recherche, la débrouillardise et l’esprit d’initiative ».

Image RTBF

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Si ces files ont disparu des écoles secondaires depuis le décret Inscription instauré en 2011, en maternelle et en primaire, c’est toujours la même loi qui prévaut : « premier arrivé, premier inscrit ». Dans les écoles les plus prisées – surtout à Bruxelles où la pénurie de places est grande – l’arbitraire n’est donc pas exclu. Et pour les parents soucieux d’inscrire leur enfant dans LA bonne école, à l’heure des inscriptions, le stress se fait sentir. « J’avais rêvé d’un enseignement en immersion pour ma fille Justine, explique Catherine, 37 ans, habitant près de Liège. Je savais que les places étaient comptées. Elle avait à peine un an quand je m’y suis présentée. La liste d’attente était longue… Mais Justine a été admise. Pour moi c’était un privilège immense, une grande chance pour son avenir ».

Mais qu’est-ce qu’une « bonne école » ? Certains parents opteront pour le côté classique, sérieux, voire élitiste d’un établissement, tandis que d’autres privilégieront un projet axé par exemple sur le développement de la créativité et de l’autonomie de l’enfant. Mais en dehors de ces deux grands courants, le choix est vaste. Athénée, lycée, école communale ou institut catholique ? Comment choisir ?

Aucune source fiable

« En Fédération Wallonie-Bruxelles, bien que partiellement cadenassé par le décret inscription dans le secondaire, le marché scolaire reste assez ouvert, commente Hugues Draelants, sociologue à l’UCL. Mais les parents ne disposent d’aucune source d’information fiable et objective. Du coup, beaucoup se basent sur la réputation générale de l’école, sur le bouche-à-oreille et sur des critères extérieurs parfois superficiels, comme l’imposition d’un uniforme ou l’architecture du bâtiment (un ancien couvent fait souvent meilleur effet qu’un immeuble des années septante). Or, ces éléments ne reflètent pas toujours les qualités intrinsèques de l’établissement : la pédagogie, la motivation des enseignants et de la direction, leurs qualités humaines,… ».

Les universités ont leur palmarès international ; le dernier classement de Shangai place deux universités belges dans le classement mondial (l’université de Gand et la KU Leuven). Aux Etats-Unis, où tout est sujet à compétition, l’Americain Institutes for Research et le site US News publient chaque année un classement de plus de 20.000 établissements publics. Sont d’abord retenues les écoles où les étudiants ont obtenu les meilleurs résultats. Passé ce premier écrémage, les établissements sont notés sur la façon dont ils intègrent les élèves « désavantagés » et le taux de réussite de ceux-ci.

Eviter la concurrence

Chez nous, par contre, rien ne permet de savoir quelle école a produit les meilleurs résultats au CEB, par exemple. « Ces notes ne sont pas rendues publics pour éviter la concurrence entre les écoles, poursuit Hugues Draelants. Le marché est donc opaque, il n’y pas de visibilité sur la performance des établissements. Or, en principe, si on valorise un modèle, une information transparente est nécessaire pour pouvoir opérer des choix rationnels ».

ariane baye

Ariane Baye, sociologue

Ariane Baye confirme le secret qui entoure les statistiques entre écoles. Ce docteur en Sciences de l’éducation de l’ULG joue un rôle dans l’organisation des enquêtes PISA en Belgique francophone « Les résultats par classes sont communiqués aux écoles elles-mêmes, explique-t-elle. Nous leur disons ce que les autres établissements de même niveau réalisent, avec une certaine marge d’erreur. L’objectif est de leur permettre d’adapter leur enseignement. Mais les directions ne peuvent se servir de ces éléments pour organiser leur publicité. Les résultats PISA par école ne sont même pas transmis au ministère ni à l’inspection ».

Même sans cela, les réputations et les rivalités frisent parfois l’absurde. Dans ce petit village du Sud du pays, deux écoles primaires se font face autour de la place. L’une est communale, l’autre catholique. L’une a plus de moyens que l’autre mais aussi beaucoup moins d’élèves car moins bien notée que sa voisine. Mais après quelques années, l’école catholique n’a plus pu gérer son succès, la direction a changé et… L’école communale qui a soudainement eu la cote auprès des parents ! « Quel gaspillage d’énergie et de moyens ! », déplore ce papa.

 

« Réputation solide »

Le choix d’une école maternelle ou primaire s’effectue majoritairement en fonction de la proximité géographique avec le domicile de la famille, la crèche du petit frère ou du lieu de travail d’un parent. Le côté familial reste aussi souvent privilégié. « De gros établissements étaient à l’époque plus proches de mon domicile mais nous avions opté pour une petite école communale, explique Marie-Eve, résidant en région namuroise. J’avais eu des avis positifs d’élèves que je connaissais ; je savais, entre autres, qu’elle préparait bien à l’enseignement secondaire, qu’on y mettait l’accent sur l’entraide entre les grands et les petits. L’école avait en outre été adaptée pour accueillir une élève handicapée. J’avais encore été séduite par l’ambiance lors d’une fête à laquelle j’avais assisté ». Pour le choix de l’école secondaire de sa fille aînée, Marie-Eve s’est notamment appuyée sur la réputation solide de cette grande école catholique namuroise où Marion réussit aujourd’hui brillamment.

Rachid a pour sa part grandi à Molenbeek. Son école ne comptait que des élèves d’origine étrangère. Le jeune garçon est brillant en mathématiques. Ses professeurs le poussent à entamer une « spécial math’ » dans une école renommée du centre de Bruxelles. L’adolescent s’y sent isolé, pour la première fois de sa vie. Pendant près six mois, il ne parle à personne. Ce qui ne l’empêche pas de s’inscrire ensuite à l’unif et de décrocher un diplôme en Sciences politiques, tout en poursuivant une carrière de sportif de haut niveau.

Gros poisson, un petit bocal

Le principe du « big fish in a little pond » (gros poisson dans un petit bocal) pourrait expliquer la réussite de Rachid. « Un courant de la recherche dit qu’il vaut mieux être le meilleurs dans un groupe dit faible que moyen ou faible dans un groupe de moins bonne réputation », explique Ariane Baye. La position d’un individu au sein d’une groupe influence  l’estime de soi et donc la réussite à court, moyen et long terme ». Ce principe vaut d’ailleurs dans tous les domaines de la vie, à l’école comme au sein d’une famille ou dans une entreprise.

Quoi qu’il en soit, le choix de l’école est déterminant pour l’avenir de tout enfant ou adolescent. « Une de mes étudiantes a présenté un mémoire sur l’évolution d’élèves ayant fréquenté une école à pédagogie différenciée (style Freinet), explique Eric Mangez, sociologue à l’UCL. Elle a montré que toutes ces personnes étaient marquées par ce passage, souvent positivement. Elles ont le sentiment d’être différentes, en dehors du système. Certaines accusent toutefois des difficultés d’intégration ». Ce n’est pas le cas de Géraldine, ancienne de l’institut Decroly à Uccle, qui y a sans hésité inscrit ses deux enfants. « Cette pédagogie correspond à nos attentes et nous espérons qu’elle conviendra à nos enfants de 8 et 5 ans, explique-t-elle. Ils semblent pour l’instant enchantés ! ».

Si de nombreux parents rêvent d’un établissement performant et « bien fréquenté », beaucoup veillent d’abord au bien-être de leur progéniture. « Tous ne recherchent pas l’élitisme à tout prix, commente le sociologue Hugues Draelants. Ils veulent que leur enfant puisse s’épanouir dans un lieu qui correspondra à ses compétences, à ses talents et à sa personnalité. Certains n’hésitent d’ailleurs pas à inscrire des frères et sœurs dans des écoles différentes ».

Mais comment choisir parmi la foule d’informations parfois contradictoires ? « Lire le projet pédagogique, accompagner l’enfant sur place, rencontrer d’autres parents mais aussi la direction et les enseignants, plutôt que de se fier à de simples rumeurs, conseille cette institutrice primaire. Mais il restera bien sûr toujours une part de hasard. Car l’école idéale n’existe pas ».

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Joëlle Milquet: « Les réputations ne sont pas toujours justifiées »

Une bonne école, c’est d’abord une école… où l’on peut s’inscrire. Fin août 2014, 205 enfants attendaient encore une place en première secondaire, faute d’avoir pu intégrer l’établissement de leur choix. La nouvelle ministre de l’Enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles a déjà fait de cet épineux problème une priorité.

Combien d’enfants ne sont à ce jour inscrits dans aucune école, faute d’avoir obtenu une place dans celle de leur choix ?

Au 21 août, 205 élèves sur 45.325 étaient encore en attente d’une place en première secondaire. 125 sont originaires de la Région de Bruxelles-Capitale, 10 du Brabant Wallon, 25 dans  le reste de la Wallonie et 45 en Flandre dont 11 à Wemmel. La situation s’est donc sensiblement améliorée ; l’an dernier à la même époque, 430 enfants étaient encore sur liste d’attente, soit plus du double. Cette fois, 96,7% des élèves ont obtenu une place dans l’école qui répondait à leur première préférence. La priorité est de trouver une solution pour chaque enfant le plus rapidement possible. Jusqu’au 29 août, les écoles peuvent continuer à ouvrir des places supplémentaires sur simple déclaration auprès de l’administration. Elles peuvent aussi créer une nouvelle classe en 1ère secondaire et bénéficier d’un financement si celle-ci atteint 22 élèves.

Comment expliquer cette amélioration ?

Notamment à travers la création de deux nouvelles écoles secondaires, à Uccle et à Auderghem. L’amélioration est bien en marche. En 2009, le Bureau du Plan indiquait que, pour répondre au boom démographique, il fallait créer 42.000 nouvelles places d’ici 2020. 14.000 ont déjà été ouvertes et près de 16.000 seront disponibles d’ici la rentrée 2015, notamment à travers l’aménagement de pavillons.

Certaines écoles restent très prisées alors qu’il reste dans d’autres, il reste de la place…

Oui en Région bruxelloise, il reste encore près de 1700 places disponibles réparties dans 62 écoles. Impossible de mettre 1000 élèves dans un institut qui ne compte que 500 places… Il faut bien instaurer un système de répartition des conditions d’accès. Il existe une pression sur les « bonnes écoles » mais ces réputations ne sont pas toujours justifiées, à cause de  changements dans le corps pédagogique par exemple. Alors que juste à côté, un autre établissement effectue un travail remarquable de manière plus discrète. Quoi qu’il en soit, une école sera toujours tributaire du niveau socio-culturel des élèves et de leurs parents.

Est-il possible de favoriser une information objective quand à la qualité des écoles ?

Il faut faire confiance aux acteurs, soutenir les initiatives pédagogiques, le tutorat. Mais aussi renforcer les évaluations externes et internes, pas au profit d’un classement et d’une concurrence entre écoles mais pour permettre à celles-ci de s’autogérer. C’est le but du « bac » à la française que nous voulons instaurer en fin de secondaire.

Le décret inscription a rendu le système plus transparent mais, si l’on se réfère à la première évaluation établie en 2013, ne semble pas favoriser la mixité sociale. Comment y remédier ?

Je pense qu’il faut retravailler le critère géographique. Il faut favoriser la mobilité d’un quartier à l’autre, sinon la sociologie des écoles ne changera pas vraiment.

 

 

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