Un musée pour les curieux incurables

Posted on 9 août 2014 par

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Pour la Wellcome Collection, il n’y a pas de tabous. Ou, si tabou il y a, c’est l’occasion d’en faire une exposition et d’en examiner tous les aspects, des plus drôles aux plus sombres, des plus insignifiants aux plus intéressants. Un article de Géraldine Vessière, L’Echo, 9 août 2014.

La Wellcome Collection

La Wellcome Collection © Wellcome Library

Située à un jet de pierre de St Pancras, la Wellcome Collection explore depuis 7 ans « les liens entre la médecine, la vie et l’art dans le passé, le présent et le futur ». Une de ses devises est « la destination pour les curieux incurables » et l’établissement respecte ses promesses.

Le musée met en scène l’univers d’un homme, Sir Henry Wellcome (1853-1936), collectionneur maladif, curieux insatiable, philantrope et, de profession, entrepreneur et pharmacien. À son décès, en 1936, il a laissé derrière lui une entreprise pharmaceutique, une activité caritative visant à financer des projets de recherche dans le domaine de la santé, mais aussi une collection de 1 à 2 millions d’objets hétéroclites. On y trouve des cheveux du roi George III – des analyses récentes ont montré une haute concentration en arsenic qui expliquerait les crises de folie du roi -, des statuettes japonaises et chinoises montrant les méridiens du corps ou destinées à titiller la libido, des peaux humaines tatouées (la collection compte 300 morceaux de peau tatouée, bribes d’histoire d’un humain et d’une époque), de faux yeux en verre, des instruments de torture, des parchemins, comme cet horoscope de Iskandar-Sultan ibn Umar-Shaykh datant de 1411, ou encore de nombreux ouvrages d’anatomie humaine, des traités relatifs à des questions médicales ou aux mythes fondateurs de certaines sociétés.

De la crasse à la mort, de la drogue au sexe

Exposition High Society © Wellcome Library

Exposition High Society © Wellcome Library

Depuis 2007, date de création de la Wellcome Collection, une partie de ces objets est accessible au public. Outre deux expositions permanentes: « Medicine Man » qui présente les objets de Sir Henry et « Medicine Now » qui explore des questions contemporaines, l’établissement propose des expositions temporaires audacieuses, déconcertantes, choquantes ou intrigantes. Il le fait dans le plus pur esprit de Sir Henry: découvrir, apprendre, et assouvir sa curiosité à satiété, en mêlant les disciplines, les genres et les styles.

L’exposition sur la saleté par exemple rassemblait quelque 200 objets, des arts plastiques aux documentaires, de la photographie aux installations temporaires, du monde de la science à celui de la littérature, « dévoilant une riche histoire de délice et de dégoût dans l’abjecte vérité et les sales secrets de notre passé, et pointant vers l’incertain futur de la crasse, qui présente un risque énorme pour notre santé mais est aussi vital pour notre existence ».

L’exposition « High Society » (société « défoncée ») quant à elle, explorait le rôle des psychotropes dans l’histoire et la culture, « défiant la perception selon laquelle les drogues sont un fléau de la vie contemporaine ». On pouvait notamment y voir une reconstitution du « Joshua Light Show » de Joshua White, auteur d’arrières plans psychédéliques pour des spectacles de Jimi Hendrix et de Janis Joplin, le manuscrit « Kubla Khan » de Samuel Taylor Coleridge prétendument écrit après un rêve sous opium, un set pour sniffer des substances hallucinogènes découvertes en Amazonie par l’explorateur Richard Spruce ou encore une expérience de la NASA avec des araignées droguées.

Mais ce sont les sujets sur la mort qui sont les plus populaires. « La Mort: auto-portrait », qui présentait la collection de l’antiquaire américain Richard Harris, dédiée aux symboles de la mort et aux attitudes complexes et contradictoires qu’elle nous inspire, est la plus visitée jusqu’à présent.

Obligé de grandir

Horoscope de Iskandar-Sultan ibn Umar-Shaykh, 1411 © Wellcome Library L'horoscope prédisait au souverain longue vie et bonne santé. Il a néanmoins été déchu, aveuglé par un ennemi et est mort en prison

Horoscope de Iskandar-Sultan ibn Umar-Shaykh, 1411
L’horoscope prédisait au souverain longue vie et bonne santé. Il a néanmoins été déchu, aveuglé par un ennemi et est mort en prison © Wellcome Library

L’établissement fait peu de publicité comparé aux grands musées classiques comme la Tate ou la National Gallery. Il n’en a pas moins, en 7 ans, gagné ses lettres de noblesse. Il comptait sur un rythme de croisière de 100.000 visiteurs par an. Ces dernières années, ce nombre a quintuplé. « Cela témoigne d’un appétit énorme pour des expériences culturelles basées sur la science mais qui ne sont pas didactiques. Nous essayons de présenter des oeuvres, des objets, des narrations, qui laissent de la place pour la fascination, qui vous font penser légèrement différemment, qui créent un sentiment d’émerveillement », s’enthousiasme Tim Morley, responsable presse de l’établissement.

Pour pouvoir faire face à cette évolution, le musée a entamé un vaste programme d’agrandissement pour un montant de 17,5 millions de livres. Il reste cependant partiellement ouvert durant les travaux. Il a ainsi mis sur pied l’exposition « Un alphabet idiosyncratique de la condition humaine » à la fois ludique, informative, interactive et présentant des bizzareries en tout genre. Chaque entrée est un mot subjectivement choisi auxquels sont reliés des objets ou oeuvres d’art mais aussi une invitation à faire quelque chose en rapport avec le thème. L’entrée D par exemple, pour Delight (Délice), renvoie au « Jardin des délices » de Jérôme Bosh et invite le visiteur à commettre un acte de bonté spontanée et à en envoyer une trace à l’institution par mail ou Twitter.

Le génome humain

Le génome humain

L’entrée H, Heredity, (Hérédité) est l’occasion de montrer la première version imprimée du génome humain, plus de 100 volumes de 1000 pages chacun, dans un caratère tellement petit qu’il est à peine lisible. O, pour « Obsolete knowledge » (connaissance obsolète) présente des graphiques phrénologiques de la fin du XIXe siècle ou début du XXe, cette science aujourd’hui abandonnée consistant à croire que la forme d’un crâne définissait le caractère, et donc le potentiel criminel d’une personne. Et pour Z, Zoonosis (terme utilisé pour décrire les maladies transmises des animaux aux humains), un film d’animation hilarant réalisé par la Warner Bross pour l’armée américaine. « Private Safu versus Malaria Mike » de 1944 met en garde les militaires contre les risques de la malaria.

Le programme de rénovation devrait être totalement terminé début 2015. D’ici là, de nouveaux espaces s’ouvriront petit à petit. Dès novembre, on pourra explorer les mystères du sexe et de la sexualité avec l’exposition « The institute of sexology » (L’Institut de sexologie). Première d’une peut-être longue série, celle-ci durera un an et évoluera au fil du temps. Une autre exposition tournant autour du thème de la médecine légale devrait s’ouvrir début 2015. Elle ne durera que 3 à 4 mois. Parmi les changements, l’établissement veut en effet, outre ses expositions permanentes « Medicine Man » et « Medidine Now », offrir deux expositions temporaires, une de longue durée, un an, et évolutive, et une autre de courte durée, 3 à 4 mois. Pour le reste, s’ajouteront à la formule initiale, un studio où les 14-19 ans « pourront produire des choses, exposer des choses », résume Tim Morley, un restaurant ou encore le « Hub », lieu de rencontre interdisciplinaire où des spécialistes auront la possibilité d’explorer pendant deux ans un sujet en rapport avec la santé.

Alors, lors de vos séjours à Londres, n’hésitez pas à vous écarter des sentiers battus et à vous égarer dans cet antre de l’étrange.

Wellcome Collection, 183 Euston Road, London NW1 2BE, T + 44 (0) 20 7611 2222, http://www.wellcomecollection.org.

Mécénat Le Wellcome Trust

Décédé en 1936, Sir Henry Wellcome avait prévu dans son testament la création d’un Trust chargé de gérer son entreprise et d’en utiliser les bénéfices pour financer son activité caritative de soutien à des programmes de recherche, ainsi que la gestion de sa collection. À la fin des années 80, le Trust a cédé ses parts dans l’entreprise pharmaceutique pour se concentrer uniquement sur l’activité caritative. Dépassé par le nombre d’objets de la collection, il en a aussi progressivement donné ou vendu une partie à des musées et à institutions extérieures. Entouré d’une équipe d’investisseurs efficace, le Trust a, en deux décennies, plus que doublé le capital dégagé par la vente des parts dans la société pharmaceutique. Il repose aujourd’hui sur un petit bas de laine de 16 milliards de livres sterling et consacre environ 700 millions livres sterling par an au soutien de la recherche scientifique. « On vient en deuxième place après la fondation Gates, explique Tim Morley. Cette liberté financière nous rend indépendant: on peut avoir une vision sur le long terme car on n’est pas tributaire de changements politiques ou institutionnels, on peut également investir dans des projets risqués ».

 

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Posted in: Culture