Miró-Albers, la rencontre posthume

Posted on 23 juillet 2014 par

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Deux maîtres du 20e siècle se dévoilent en tandem dans un superbe bâtiment conçu par l’architecte Rafael Moneo. Un article de Géraldine Vessière, L’Echo, 23 juillet 2014.

Personnage

Personnage 1969 et Personnage et oiseau 1968

Dans la banlieue de Palma de Majorque, là où il y a quelques décennies il n’y avait que montagnes et oliviers, s’érige aujourd’hui la fondation Pilar et Joan Miró. Derrière le portail, « Personnage 1969 » et « Personnage et oiseau 1968 », deux statues en bronze de l’artiste catalan, accueillent le visiteur. Les bougainvilliers et les belles-de-nuit frémissent sous la brise légère. Le soleil est radieux, le ciel sans chagrin et la mer limpide. « Maternité », une sculpture en bronze de 1969, garde l’entrée du musée. À l’intérieur, et pour la première fois, deux légendes de l’art moderne, Joan Miró et Josef Albers, sont montrées ensemble au public.

« Lorsque j’ai vu les oeuvres de Miró qui étaient exposées ici, j’ai été frappé par les similitudes visuelles entre celles-ci et celles de Josef Albers. Il n’y avait aucune justification historique à ce rapprochement mais il fallait faire une exposition présentant les deux artistes côte à côte! », raconte Nicholas Fox-Weber, directeur de la fondation Josef et Anni Albers. Un peu plus d’un an plus tard, « The Thrill of Seeing » (L’ivresse de voir), deux artistes qui ne se sont probablement jamais rencontrés, vivant à des milliers de kilomètres l’un de l’autre, opposés mais proches, entrent en conversation posthume par l’intermédiaire de leur création.

Différents et semblables

Untitled, no date

Joan Miro – Untitled – 1975-1981 (gauche) Josef Albers – Scherben ins Gitterbild – 1921 (droite)

À première vue, les styles et personnalités de Josef Albers et de Joan Miró apparaissent antagoniques. La rigueur géométrique, le désir de contrôle et la juxtaposition de couleur de Josef Albers. Le trait libre, des toiles plus ludiques et le contraste des couleurs de Miró. La réticence à sonder et à dévoiler ses émotions versus la libre exploration et expression d’un univers personnel. L’intellect et le rationnel versus le spontané et l’impulsif.

Ces différences cachent cependant de nombreuses similitudes.

« Miró et Albers étaient tous deux des artistes qui s’interrogeaient sur ce qui est éternel et universel. Ils avaient un amour de la vie et étaient aussi fascinés par les couleurs, les formes et les matériaux », explique Nicholas Fox Weber. Et Elvira Camará, Directrice de la Fondation Miró, de poursuivre: « Ils avaient une approche et une manière de voir les choses et la vie très similaires. Ils étaient fous de nature, grands collectionneurs d’objets, fascinés par les cultures anciennes. Tous deux cherchaient à atteindre une expressivité maximale avec un minimum de moyens et adoraient explorer et expérimenter. »

Dialogue visuel

Study for Airy Center, ca. 1940 small

Josef Albers – Study for Airy Center – 1940 (gauche) Joan Miro – Maqueta per a « Gaudi IX » – 1975 (droite)

Loin de disposer les pièces dans un ordre chronologique, par période ou par style, le commissaire de l’exposition a préféré suivre le dialogue visuel s’établissant naturellement entre les oeuvres.

Afin d’aider les visiteurs à découvrir ou à redécouvrir les artistes sous un autre angle et afin de les inciter à développer leur propre vision, il a également décidé de ne pas mettre de légende à côté des 200 pièces exposées. Celles-ci sont présentées nues, sans titre ni paternité. Et si au départ il n’y a guère d’hésitation entre ce qui est de l’un et de l’autre, en fin de parcours, le doute commence à gagner les esprits. Miró Albers – Albers Miró, les frontières s’estompent. « Josef disait qu’on devait provoquer. C’est ce qu’on fait. Les gens ont tendance à cataloguer les artistes, à les mettre dans des cases. Albers sort de ces cases et touche à des valeurs bien plus générales », poursuit Nicholas Fox Weber.

Amener Albers dans le monde de Miró et Miró dans le monde d’Albers change l’expérience et la perception de l’oeuvre, transcendant le connu, la théorie et les classifications. L’expérience permet aux oeuvres d’Albers d’acquérir l’énergie débordant de celles de Miró, mais aussi la notoriété du peintre espagnol auprès d’un public plus large. Elle permet également aux oeuvres de Miró de se dévoiler sous un autre éclairage, sous d’autres couleurs.

maternité et atelier

Atelier de Joan Miro vu de l’extérieur et Maternité

Josef Albers/Joan Miró, « The Thrill of seeing » Fundació Pilar i Joan Miró a Mallorca Ouvert jusqu’au 9 novembre 2014

 

La fondation Pilar et Joan Miró 
 
La fondation Pilar et Joan Miró de Palma de Majorque a été créée en 1981, lorsque, préoccupé par le futur de ses ateliers majorquins, il les lègue à la commune de Palma.Six ans plus tard, et 3 après la mort de l’artiste, l’architecte Rafael Moneo s’est vu confier la mission de concevoir un bâtiment destiné à accueillir la fondation. L’immeuble est inauguré en 1992.Les deux fondations Miró, celle de Barcelone et celle de Palma de Majorque, sont totalement indépendantes l’une de l’autre. Celle de Barcelone couvre toute la carrière de l’artiste, alors que celle de Palma, où Miró a vécu à partir de 1956, se concentre sur la période allant de 1956 à sa mort et permet aux visiteurs de découvrir les studios de l’artiste, tel qu’il les a laissés.
Un des ateliers de Joan Miro à Palma de Majorque

Un des ateliers de Joan Miro à Palma de Majorque

 

Josef Albers
 
Professeur, écrivain, peintre et théoricien de la couleur, Josef Albers (1888-1976) a marqué l’histoire de l’art. Cet allemand d’origine était fasciné par l’interaction des couleurs, des formes et des matériaux, notamment le verre. Il a étudié et enseigné au Bauhaus avant de partir, en 1933, pour les Etats-Unis, les nazis ayant fermé l’école d’art. Albers enseignera alors pendant 15 ans au Black-Mountain College avant de devenir directeur du Departement of Design de l’université de Yale. Pendant toute cette période, il poursuivra son art et ses recherches. Une partie de son héritage est notamment la série, encore incontournable aujourd’hui, « Hommage to the square » peinte entre 1950 et 1976: plus de 1.000 oeuvres ayant le carré comme base et la couleur comme terrain de jeu.
LACOMBA Produccions S.L.U.

Exposition « The Thrill of Seeing »

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