Né de sperme anonyme

Posted on 7 juillet 2014 par

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Christine et Christophe ont vu le jour grâce à un donneur. Elle vit dans le regret de ne pas connaître ses origines biologiques, il remercie cet inconnu qui lui a donné la vie. Par Anne-Cécile Huwart, paru dans Moustique

 

photo Reporter (Vers l'Avenir)

photo Reporter (Vers l’Avenir)

« Dès l’âge de cinq ans, j’ai entendu parler d’une grosse seringue et d’une poche dans le ventre de la maman, explique Christine, 35 ans, conçue comme son frère grâce à un don de sperme. Ma mère avait peur qu’on l’apprenne par quelqu’un d’autre ». A l’époque, dans les années septante, la méthode d’insémination était encore artisanale. « Le gynécologue de ma maman a utilisé du sperme frais. Ma mère a peut-être croisé le donneur dans le couloir. Seul ce médecin sait qui est mon géniteur, je trouve cela étrange. Je suis moi-même sa patiente aujourd’hui et quand je l’interroge, il me répond qu’on ne change pas les règles. Et je reste avec mes questions ».

L’homme qui a élevé Christine rencontrait des problèmes d’infertilité. Après avoir songé à l’adoption, ses parents ont donc finalement opté pour un don de sperme. « C’est mon père qui avait insisté. Il se disait que grâce à cela, la moitié de notre patrimoine  génétique serait connu  ». Mais alors que Christine et son frère son adolescents, leurs parents se séparent et leur papa disparaît de leur vie pour plusieurs années. « Beaucoup d’hommes estiment que ça ira, qu’ils pourront assumer cette situation. Mais entre la théorie et la pratique… Certains ne peuvent pas cacher une forme de détachement face à un être qui ne constitue pas la chair de leur chair. Surtout lorsqu’ un autre enfant arrive par la suite « naturellement ». Ces pères peuvent soudain apparaître plus froids, distants, parfois malgré eux ».

Pénurie de donneurs

Malgré les progrès de la science, la biologie et l’éthique imposent toujours la fusion d’un spermatozoïde et d’un ovule pour concevoir un bébé. Mais lorsque la rencontre entre un homme et une femme ne se réalise pas, ou que les gamètes rechignent à bien fonctionner, la médecine peut offrir un coup de pouce à la nature. En France, environ 40.000 bébés sont nés d’un don de sperme ces quarante dernières années. Pour obtenir la précieuse semence, certains s’adressent à un ami ou trouve un donneur via des forums Internet. Mais la plupart ont recourent à des centres de fertilité. Il en existe huit en Belgique et leur succès est grandissant. Couples hétéro, homo ou femmes célibataires sont de plus en plus nombreux à faire appel à un don de sperme (ou d’ovocyte) pour concrétiser leur désir d’enfant. Mais tandis que la demande augmente, les pénuries se fréquentes (17% de dons en moins entre 2013 et 2011). Cette pénurie est telle que les centres de fertilité lancent aujourd’hui un appel aux dons de sperme et d’ovocytes (lire encadré).

« A quoi ressemble-t-il ? »

En Belgique, la loi de 2007 relative à la fécondation médicalement assistée garantit l’anonymat absolu du donneur. Or cette assurance entre en contradiction avec la Convention Européenne des Droits de l’Enfant qui reconnaît le droit de chacun à connaître ses origines. Et puis, comment grandir à l’ombre de ce géniteur inconnu ? Qui est-il ? A quoi ressemble-t-il ? Que fait-il dans la vie ? Pourquoi a-t-il voulu faire don de son sperme ? Autant de questions que se posent tous les enfants de donneurs, comme Christine et Christophe.

Christophe, 29 ans, vit lui plutôt bien ce mystère qui entoure ses origines. « J’ai grandi dans un petit village avec ma mère, ma sœur et mon beau-père. Je pensais que mon père biologique était le premier mari de ma mère. Il avait quitté la maison quand j’étais tout petit. Ce n’est qu’à 20 ans que j’ai appris que j’étais issu d’un don de sperme. Ma mère me l’a annoncé parce qu’elle pensait que j’étais mûr et enfin prêt. Elle a jugé préférable de garder le secret pendant mon adolescence. Et je lui donne entièrement raison. J’étais trop rebelle et j’aurais probablement mal pris la nouvelle ».

Le jeune homme a en fait trouvé cette annonce plutôt libératrice. « J’ai grandi avec l’idée que l’homme qui nous avait laissé tomber était mon père et je n’étais pas du tout à l’aise avec cette situation. L’idée que je pouvais ressembler à cette personne ne me convenait pas ». Christophe et sa sœur comprennent alors leur manque de ressemblance physique. « Ma sœur a été conçue grâce à un autre donneur. Nous plaisantions souvent sur nos différences et finalement, il s’est avéré qu’il y avait une explication ! », sourit Christophe.

Christine et son frère sont également issus de deux donneurs distincts. « Mon frère est blond aux yeux bleus, je suis brune aux yeux verts, commente la jeune femme membre de l’association « Enfants de donneurs ».  Lui se pose moins de questions. Savoir qui est son géniteur lui importe peu. C’est l’homme qui l’a élevé son père. Point. Moi j’ai connu des problèmes de santé d’origine génétique et ils ne proviennent pas du côté de ma mère… J’aimerais donc au moins connaître le dossier médical de mon père biologique. Et puis, je voudrais retracer mon histoire personnelle ».

Pas de donneur-type

Qui sont ces donneurs ? Sarah Colman, Psychologue au centre PMA du CHU Saint-Pierre, souhaite casser un mythe : « L’imaginaire collectif véhicule l’idée que les donneurs sont souvent des étudiants, explique-t-elle. Mais il n’existe pas de profil-type. Ces personnes agissent le plus souvent dans une démarche altruiste, parce qu’elles sont sensibles à la question de l’infertilité pour l’avoir vécue dans leur entourage ou suite à une émission télévisée ». En Belgique, le don est gratuit ; les hommes perçoivent un défraiement d’une cinquantaine d’euros. Ils ne peuvent entraîner que six grossesses au total au cours de leur vie. Des dérogations sont toutefois prévues pour les fratries au sein d’une même famille. La loi interdit par ailleurs aux donneurs de se rendre dans plusieurs centres de procréation. Mais il n’existe aucun système de « traçabilité » à l’échelle nationale ni internationale.

En Belgique, la pénurie de donneurs pousse les centres de fertilité à importer du sperme, notamment en provenance du Danemark. Aux Etats-Unis, les donneurs sont identifiables à travers un code. Le site Donor Sibling Registry permet ainsi à des fratries, parfois très très nombreuses, de se retrouver. Difficile donc d’empêcher d’éventuels « serial donnors » de propager leur semence, à l’image du héros du film Starbuck géniteur de… 533 enfants.

L'avocate Audrey Vermalvezen réclame l'accès à ses origines (photo Libération)

L’avocate Audrey Vermalvezen réclame l’accès à ses origines (photo Libération)

Cet anonymat pose ne nombreuses questions et notamment celle-ci : comment, entre enfants de donneurs, s’assurer que celui ou celle qu’on aime n’est pas son demi frère ou sœur ? Bien sûr, ce risque d’inceste involontaire est faible, mais la question taraude l’avocate française Audrey Kermalvezen, auteur du livre « Mes origines, une affaire d’Etat » et présidente de l’association Procréation médicalement anonyme (PMA).  Son compagnon est lui aussi issu d’un don. En enquêtant, l’avocate a également appris que certains chercheurs se faisaient dispensateurs de gamètes. Elle traque dès lors les proximités physiques avec ceux qui gardent une main sur son dossier.

« Maman n’avait pas d’amoureux »

Christine s’est elle aussi interrogée sur la personnalité de ceux qui offrent gracieusement leurs paillettes. Son association « Enfants de donneurs » avait lancé un appel à témoins via son site. Certaines réponses étaient surprenants : « Des donneurs veulent juste se reproduire, laisser une trace sur terre, explique-t-elle. Un autre voulait simplement faire quelque chose de sa vie. Ceux qui témoignent ne représentent pas la majorité des donneurs mais c’est quand même inquiétant ».

France n’a malgré tout pas hésité à avoir recours à un don de sperme. Son petit Pierrick est né il y a 13 mois. « J’étais avec un monsieur plus âgé qui avait déjà deux grands enfants. Au début il était favorable à un petit troisième, puis il s’est rétracté. Nous nous sommes séparés à  cause de cela. J’avais 32 ans, j’aurais pu attendre de rencontrer quelqu’un d’autre mais le désir d’enfant était tellement grand que j’ai opté pour le don de sperme.  Cela correspondait plus à ma philosophie de passer par un don que de faire un bébé avec une relation d’un soir ». France connaît déjà les réponses aux futures questions de son petit garçon : « Je lui dirai : « Maman avait fort envie d’avoir un bébé mais elle n’avait pas d’amoureux, alors elle est allée à l’hôpital où des messieurs laissent leurs petites graines. Nous avons reçu le don d’un monsieur qu’on ne connaîtra jamais. C’est le plus beau cadeau qu’il pouvait nous faire ».

« Un don de sperme n’est pas comme un don de sang »

Existe-t-il un bon âge, une bonne manière d’expliquer à son enfant comment il a été conçu ? « En tant que psy, nous ne conseillons rien aux parents, précise Sarah Colman. Nous réfléchissons avec eux pour les aider à trouver les réponses qui leur conviendront en fonction  de leur histoire, de leur parcours ». Parmi les membres de « Enfants de donneurs », certains ont appris la nouvelle de manière brutale. « Par une tante éméchée, en pleine réunion de famille, relate Christine. Une jeune fille n’arrive plus à faire confiance à personne ; elle s’est sentie trahie par ses propres parents ». Christine est elle-même deux fois maman. Et si elle n’avait pas pu le devenir, aurait-elle eu recours à un don de sperme ? « Non je n’aurais pas voulu que mes enfants ne puissent pas avoir accès à leurs origines », note la jeune femme. Donner son sperme, ce n’est pas comme donner son sang ».

Pour Christine, s’impliquer dans l’association « Enfants de donneurs » fut salutaire. « Il est important de savoir qu’on n’est pas seul à ressentir un manque et une incompréhension générale. En parler avec des personnes dans la même réalité permet de mieux percevoir certains événements liés à la conception avec un don de sperme. Je me suis par exemple rendue compte que mon père était loin d’être le seul à avoir du mal à accepter que nous ne soyons pas de lui. Depuis que je perçois plus clairement la complexité de la situation, mon estime de moi, qui n’était pas très haute, s’est peu à peu renforcée. »  

Christophe conserve pour sa part son attitude sereine. « Je reste naturellement curieux à propos de cette personne mais il ne constitue rien d’autre qu’un lien génétique. J’ai un merveilleux beau-père et c’est bien plus que suffisant. D’ailleurs, ce donneur n’a jamais cherché à me connaître non plus. Selon moi, je ne retirerais rien de bénéfique à le connaître. Et je ne vais pas reporter mes problèmes personnels sur le fait que je ne connais pas mon père biologique. Je préfère conserver le mystère qui l’entoure. Et si je le rencontrais, je lui dirais simplement : «  Bonjour monsieur, bien joué, vous avez fait du bon boulot, merci ».

www.enfantsdedonneurs.com

https://www.facebook.com/enfantsdedonneurs

Les donneurs de vie s’expriment sur un site Internet

Pour contrer la pénurie de dons de sperme et d’ovocytes, huit centres de fertilité belges s’unissent à travers un site Internet :  www.donneursdevie.be. Lancé par Christophe, lui-même issu d’un don, il a pour objectif d’humaniser les donneurs en répertoriant les messages, devises ou conseils que ceux-ci peuvent laisser de manière totalement anonyme à l’enfant auquel ils donneront la vie. « En Belgique, la publicité pour le don de sperme ou d’ovocytes n’est pas tolérée par le gouvernement, commente Herman Tournaye, Chef du Centre de la Reproduction Humaine (CRG) de l’UZ Brussel. Ce qui n’aide pas à combler le manque de donneurs. Cette initiative a pour but d’améliorer la vision que la collectivité perçoit du don ».

Pour Christophe, ce site peut aider les enfants issus d’un don : « Ils ne désirent pas tous rencontrer leur « parent biologique » mais la plupart sont curieux à son sujet. Ne pas savoir fait évidemment travailler l’imagination. Sur ce site, on peut lire les messages de différents donneurs et se faire une idée sur ce qui les anime.  Ainsi, chaque donneur ne donne donc pas seulement la vie, mais il donne également un signe de vie !».

 

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