Quand la chasse aux oeufs aboutit à la poule aux oeufs d’or

Posted on 18 avril 2014 par

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Les oeufs de Fabergé, chargés d’histoire et dont la valeur défie l’imagination, sont une référence dans le monde de la bijouterie. L’un d’eux, perdu après la révolution russe, a récemment été retrouvé. Un article de Géraldine Vessière, L’Echo, 18 avril 2014.

Faberge 3 @Wartski

Faberge 3 @Wartski

C’est le branle-bas de combat chez l’antiquaire londonien Wartski, spécialisé dans les bijoux anciens. Pendant 4 jours, et 4 jours seulement, un des oeufs du célèbre joaillier Fabergé est présenté au public. Il se rendra ensuite dans sa nouvelle demeure: un riche collectionneur préférant garder l’anonymat. La presse et les cameras se succèdent. Kieran McCarthy, directeur de la bijouterie Wartski, encore abasourdi et surexcité par sa découverte, ne se lasse pas de raconter l’histoire extraordinaire de cet objet. Les mesures de sécurité les plus perfectionnées ont été mises en place. « La vitrine est pare-balles et résistante aux chocs. Même un camion lancé à toute vitesse ne parviendrait pas à la casser. »

Il faut dire que l’oeuf en question n’est pas n’importe quel oeuf de Fabergé. Il appartient à la série créée pour la famille impériale russe, d’une qualité supérieure à ceux conçus pour la haute bourgeoisie, et surtout, il s’agit d’un des 8 oeufs qu’on croyait disparus. L’histoire de sa découverte est à peine crédible.

La chasse aux oeufs commence en 2011. Des experts retrouvent la trace d’un de ces chef-d’oeuvre dans le catalogue d’une maison de vente aux enchères New yorkaise de 1964. Aucune mention cependant de l’artiste. Seuls une image et un prix: 2450 dollars (875 livres sterling à l’époque). « Pendant la guerre froide, personne en Occident n’avait accès aux archives impériales russes, explique Kieran McCarthy. Il était impossible d’établir ce que comprenait la collection Fabergé. Nous savions que 50 oeufs étaient sortis des ateliers et avaient été livrés aux commanditaires, qu’après la révolution russe et que 42 d’entre eux avaient été revendus à des collectionneurs occidentaux ou gardés au Kremlin. Nous soupçonnions que 3 des 8 introuvables avaient survécu, mais il était impossible de savoir à quoi ils ressemblaient et où ils pouvaient être. Comme c’était une commande, l’artiste n’avait pas signé son oeuvre. Il a donc fallu attendre la fin de la guerre froide et l’ouverture des archives impériales à l’Occident pour avoir une idée de ce à quoi les oeufs manquants ressemblaient. »

La découverte suscite l’émoi dans le monde de la joaillerie. L’oeuf disparu avait survécu à la révolution russe et avait pris le chemin des Etats-Unis. Des articles sont publiés sur le sujet mais toute tentative pour le retrouver reviendrait à chercher une aiguille dans une botte de foin.

Dans le Midwest américain
Entre-temps, un ferrailleur brocanteur du Midwest américain trouve un objet en or dans une brocante: un oeuf renfermant une montre, le tout sur un présentoir finement ciselé de 8,5cm de haut. Il l’achète espérant le revendre au prix de l’or et en tirer un petit bénéfice. Pépin: chute du cours de l’or et surestimation de la valeur or de l’objet. Personne n’en veut au prix demandé. L’oeuf trône dans la cuisine, à côté de cupcakes, sans trouver amateur.
Las, le brocanteur démonte l’horloge dans l’idée d’obtenir plus d’information sur l’objet. Il trouve un nom -Vacheron Constantin- et l’encode dans un moteur de recherche. Une liste d’articles s’affiche. Il apprend que Vacheron Constantin est un des plus anciens fabricants suisse de montres, et qu’il avait notamment fourni des pièces d’horlogerie à Fabergé. Notre homme tombe à plusieurs reprises sur les articles publiés en 2011. Le nom de Kieran McCarthy est cité à plusieurs reprises. Le doute germe dans son esprit. N’y tenant plus, il se rend à Londres, prend rendez-vous avec Kieran McCarthy et lui montre une photo de l’objet. C’est l’oeuf prodige: le 3e d’une longue série, offert par l’empereur à son épouse, l’impératrice Maria Feodorovna. « L’adrénaline est montée d’un coup, raconte Kieran. C’était un peu comme si je voyais la scène de l’extérieur, comme si j’en étais le spectateur. J’avais du mal à y croire. Ce genre d’événement ne peut arriver qu’une fois dans une vie. »

Pour le brocanteur, la poule aux oeufs d’or vient de sortir de l’oeuf. En 2007, un autre de ces chef-d’oeuvre avait été vendu chez Christies pour 18,5 millions de dollars, et il ne s’agissait que d’un oeuf créé pour la famille Rotschild, considéré comme moins raffiné que ceux conçus pour la Cour impériale. Celui-ci a donc dû être revendu au collectionneur anonyme pour un montant plus élevé encore. On se perd en conjectures sur le prix de l’objet, ce montant, tout comme les noms du vendeur et de l’acheteur étant confidentiels. La presse a titré 20 millions, certains en livres, d’autres en dollars. Ce pourrait être le double.

Histoire russe
Ces oeufs sont le symbole d’une histoire – la fin de l’empire russe et la révolution -, un témoignage d’affection, ainsi qu’un symbole religieux, expression de la renaissance pascale. Le premier date de 1885. L’empereur Alexandre III veut offrir un témoignage de son amour à son épouse: un oeuf de Pâques. Il demande au fournisseur de la cour, Pierre Karl Fabergé, joaillier russe d’origine franco-danoise, de le créer. Le bijou doit avoir la taille d’un oeuf de poule et contenir une surprise. Ce premier oeuf est une merveille de raffinement: la coquille, en émail blanc, s’ouvre sur un jaune d’oeuf en or mat, qui lui-même cache une poule en or contenant un pendentif en diamant et rubis, aujourd’hui disparu.

L’empereur et sa femme sont ravis. Fabergé est chargé de créer un nouvel oeuf chaque année. Il reçoit une totale liberté en la matière. À partir de ce moment, des merveilles de créativité et de précision sortent chaque année de ses ateliers.

Du croquis à la livraison, il faut le plus souvent un an. Pour l’oeuf de couronnement offert à l’occasion de l’accession au trône de Nicolas II, il a même fallu 15 mois. Mêlant or, émail jaune translucide, noir et bleu, et diamant, cet oeuf cache une miniature du carrosse du couronnement, en or, platine, émail, diamant, rubis et cristal.

L'exposition Fabergé de 1902, à Saint Petersburg. Dans le présentoir à droite, on peut voir certains des oeufs du joaillier, dont celui récemment retrouvé (étagère du haut)

Photo datant de 1902. On peut voir dans le présentoir certains des oeufs du joaillier, dont celui récemment retrouvé (étagère du haut)

À la mort d’Alexandre III, en 1894, Nicolas II perpétue la tradition. Il offre chaque année un oeuf à son épouse, Alexandra Feodorovna, et un autre à sa mère, Maria Fedorovna. Mais la situation en Russie se dégrade: révolution industrielle, apparition d’une classe ouvrière, paupérisation d’une partie de la classe agricole, apparition de mouvements révolutionnaires sont le terreau d’une révolte populaire.

La guerre russo-japonaise et un premier soulèvement du peuple empêchent la production d’oeufs en 1904-1905. L’éclatement de la révolution russe en 1917 met définitivement un terme à cette tradition pascale. Karl Fabergé est contraint de fuir vers la Suisse. La famille impériale russe est exécutée. La collection d’oeufs est dispersée, vendus aux collectionneurs occidentaux – la reine d’Angleterre en possède par exemple trois et le prince Rainier de Monaco un -, ou jalousement conservés au Kremlin, qui aujourd’hui en posséderait dix.

Au coeur de l’intrigue de plusieurs films, dont le James Bond « Octopussy » ou « Ocean twelve », les oeufs de Fabergé nourrissent bien des fantasmes. Le conte de Pâques raconté par Wartski risque de raviver les passions. Et des 7 oeufs encore portés disparus, 2 sont supposés toujours exister. La chasse aux oeufs ne fait donc que commencer.

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Posted in: Culture