Chez le juge

Posted on 3 février 2014 par

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Huit juges d’instruction bruxellois nous ont ouvert leurs portes. Récit d’auditions entre deals, vols et tentatives de meurtre. Parfois le point de départ vers la case prison. Par Anne-Cécile Huwart, paru dans Moustique. Avec le soutien du Fonds pour le journalisme de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Ce suspect a été arrêté la veille et vient d'être auditionné par un juge d'instruction. Dans quelques minutes, quand la porte s'ouvrira, il connaîtra son sort: la prison préventive ou la liberté. Photo Isopix

Ce suspect a été arrêté la veille et vient d’être auditionné par un juge d’instruction. Dans quelques minutes, quand la porte s’ouvrira, il connaîtra son sort: la prison préventive ou la liberté. Photo Isopix

« Le procureur de roi me demande de vous mettre en prison, qu’avez-vous à dire ? ».

Suspendus au-dessus du clavier, les doigts de la greffière guettent la réponse du prévenu. Pablo transpire dans sa combinaison lunaire, blanche, qui préserve sur lui tout indice. « J’ai tout fait pour ne plus avoir de problème avec la police, bafouille-t-il.  J’étais au mauvais endroit au mauvais moment. Je n’ai pas envie de perdre mon travail, je dois aider mes parents ».

Le juge d’instruction Olivier Leroux : « Quand quatre personnes ensemble donnent des coups de bouteille sur une autre, elles sont co-auteurs. Point. Qui a donné quel coup de bouteille, c’est secondaire. L’enquête le déterminera. Si la victime qui est actuellement dans le coma décède, vous serez probablement poursuivi pour meurtre ». Le jeune homme émergera heureusement du coma. Il identifiera bien Pablo comme l’auteur des coups. Acculé, Pablo passera finalement aux aveux.

L’audition se déroule dans l’immeuble face au palais de justice de Bruxelles, place Poelaert. La vingtaine de juges d’instruction de l’arrondissement judiciaire de Bruxelles-Halle-Vilvorde se partagent le quatrième étage. Exceptionnellement, huit d’entre eux nous ont ouvert leur bureau. Ils se sont laissé observer dans leur travail au quotidien, chacun au cours de journées de garde. Fruit de longues négociations avec les autorités judiciaires, ce reportage offre un regard sur la justice de l’intérieur. Une ouverture exceptionnelle motivée par un besoin des juges d’expliquer leur rôle et la complexité de leurs tâches. « C’est parfois assez frustrant de ne pas pouvoir rétablir la vérité par rapport à ce qu’on voit dans les médias, commente Berta Bernardo-Mendez, qui a instruit la mythique affaire Storme (Léopold Storme, 18 ans au moment des faits, jugé coupable de l’assassinat de ses parents et de sa sœur dans le quartier des Marolles, en 2007).

Les auditions s’enchaînent lors des journées « de service ». « Jusqu’à 21 en un jour ! », note Olivier Anciaux. Arrêtés la veille, les suspects leur ont été envoyés par le procureur du roi. Tous doivent être entendus dans les 24 heures. Au terme de l’audition, ils rejoindront Forest, Berkendael ou Saint-Gilles, ou seront libérés. L’instant est donc crucial. « Environ un sur deux ira derrière les barreaux en sortant d’ici », ajoute le juge Anciaux.

Relents rances

Lorsqu’ils pénètrent dans le bureau, les prévenus ne paient pas de mine. Penauds, l’œil hagard, ils transpirent dans leurs vêtements de la veille après une nuit passée dans une cellule. « Cela peut être l’horreur là-bas, commente un magistrat. Les gars sont parfois à plusieurs dans un même cachot. Certains hurlent, tapent à la porte pour demander à pouvoir aller aux toilettes. On ne leur répond pas. Ils ont peur, ils suent, ils se font dessus… ». Dans les bureaux de certains juges, les volutes d’encens et d’huiles essentielles masquent les relents rances. « Un homme est un jour arrivé devant moi dans une chasuble d’hôpital, à moitié nu, poursuit le même juge. Une de nos collègues a eu l’idée de rassembler des vêtements pour pouvoir pallier à une telle situation si celle-ci devait se représenter ».

Anne Gruwez, la plus médiatique des juges d'instruction bruxellois; Photo Isopix

Anne Gruwez, la plus médiatique des juges d’instruction bruxellois. Photo Isopix

Si tous les juges respectent les mêmes procédures, chacun affiche son style et sa personnalité. Tantôt plus distant, plus froid, ironique ou empathique. Avec parfois une bonne dose de flegme face aux individus menaçants. Comme devant ce dealer qui visiblement ne s’attendait pas à rejoindre Forest. « Vous m’envoyez en prison comme ça ! J’espère que ça va aller pour vous dans votre tête. Les remords, ça va vite ! », balance-t-il dans le couloir, menotté entre deux policiers. Anne Gruwez n’a cure de ces propos. « C’est normal qu’ils m’injurient en sortant d’ici, même si bien sûr ça ne se fait pas ». Elle cite Beaumarchais, dans Le Barbier de Séville : « On a 24 heures au palais pour maudire ses juges ». Puis ironise : « Ma tête a déjà été mise à prix. Mais je ne dirai pas combien, j’ai ma fierté ! ».

24h chrono

Lors des journées de service, la grande majorité des auditions concernent des deals de stupéfiants, des vols à la tire et des agressions. A cela s’ajoutent les braquages à main armée, les viols, les meurtres et autres tentatives d’assassinat. « Toutes les affaires doivent bien sûr être analysées avec soin. Pour la dame qui vient de se faire agresser, c’est l’affaire de sa vie », commente Isabelle Panou. Et parfois le temps compte : 24 heures « chrono », c’est peu. Et la lecture des pages d’auditions réalisées par les policiers peut s’avérer ardue. Comme dans cette affaire de bandes urbaines dans le Sud de Bruxelles. Qui pourrait croire que dans ces beaux quartiers, des jeunes s’opposent dans des conflits sans fin. Plusieurs arrestations ont eu lieu au terme d’une longue enquête menée au niveau local. Au fil des pages du dossier, les noms des protagonistes apparaissent dans un tissu de ramifications complexes. Basil, l’un d’entre eux, arrive chez Martine Quintin.

Gueule d’ange, cheveux gominés, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. Il aurait pourtant pris part à l’agression gratuite de deux jeunes qui l’auraient provoqué du regard.

– « Vous étudiez ? », interroge la juge qui réside elle-même à proximité d’un quartier réputé pour ses bandes.

– « Je suis en 5ème professionnelle. Je joue au foot aussi, en deuxième division. Et je travaille dans la pizzeria de mon père », rétorque le gamin.

– « Vous avez la chance d’avoir un travail grâce à votre père. Vous vivez dans un bon quartier. Pourquoi s’enfoncer dans cette délinquance ? J’espère que vous allez vous ressaisir ! Je suis disposée à vous laisser une chance mais au moindre fait, ce sera la prison illico ». Basil quitte le bureau soulagé, les yeux ronds. « Je suis certaine qu’on le reverra bientôt », concède la juge.

« Ma mère a un cancer du cœur »

Le bluff fait partie des scènes qui se jouent dans le bureau des juges. Les arguments pour éviter la case prison sont classiques : « Je commence une formation lundi » ou « ma copine est enceinte ». La palme allant à  « ma mère a un cancer du cœur ! », entendu par Marie-Aurore Dagnely.

Prendre la décision d’enfermer un jeune à peine sorti de l’adolescence est lourd de responsabilité. Même si le suspect n’en est pas à son coup d’essai. « Un juge de la jeunesse doit d’abord voir ce qu’il y a moyen de faire pour tirer le mineur vers le haut », commente Olivier Leroux. Nous, nous devons aussi veiller à protéger la sécurité publique. Il s’agit de chercher un équilibre entre l’intérêt de la victime, de la société et de l’inculpé. Dans quelques cas, nous pouvons d’ailleurs entrevoir un possible sursaut. Comme dans cette affaire de vol à main armée que j’ai eue à traiter. Un des auteurs était un gamin en rhéto, sans antécédents judiciaires. Je percevais une forme  de potentiel chez lui. Je lui ai donné sa chance. Il a réussi ses examens, est entré dans une école de marketing. Sans naïveté, on peut parfois déceler chez certains un début de conscientisation et de reprise en main ».

Une autre agression survenue quelques jours plus tard a connu une issue moins heureuse. Sur les photos tirées d’une vidéo de surveillance d’une station de métro, on voit clairement la victime se faire happer dans un coin, hors du champ de vision des caméras. Le jeune homme est mort sous les coups de couteau de ses assaillants. L’enquête, gérée par Frédéric de Visscher, démarre rapidement, plusieurs suspects sont identifiés mais aucun n’a encore pu être interpellé.

Les dossiers en tout genre qui s’accumulent, un suspect  qui disparaît dans un pays hors d’atteinte, de nouveaux devoirs d’enquête à effectuer,… « C’est parfois difficile de clore une affaire, souligne Berta Bernardo-Mendez. On a toujours envie de gratter plus loin. Surtout pour les dossiers concernant les faits les plus graves ».

Règlement de compte

Palais de justice de Bruxelles, place Poelaert. Photo Le Soir

Palais de justice de Bruxelles, place Poelaert. Photo Le Soir

D’autant que les prisons surpeuplées sont synonyme d’enfer. « Personnellement, je n’envoie plus personne à Forest, commente le juge Olivier Anciaux. Je m’y suis rendu plusieurs fois, ce lieu n’est pas humain ». D’autres sont moins cléments. « La surpopulation carcérale, c’est d’abord un problème politique, estime Isabelle Panou.

Le travail d’un juge d’instruction ne se limite pas à des auditions (lire encadré p.). Ces magistrats coordonnent les enquêtes, ordonnent des expertises scientifiques, des écoutes téléphoniques,… Comme sur ce braquage en préparation, repéré par la police judiciaire fédérale. Une histoire de règlement de compte entre truands. Deux agents pénètrent dans le bureau du juge Frédéric de Visscher pour lui communiquer d’importants éléments mis en avant par les écoutes de suspects. D’après leurs informations, l’opération serait imminente. Des indices montrent le haut niveau de professionnalisme des auteurs, d’où la vigilance des forces de l’ordre. « Les écoutes se font en temps réel, pour prévenir le casse qui pourrait dégénérer, précise le juge. Si on entend qu’ils y vont, on intervient ».

Le boulot d’un juge se déroule aussi sur le terrain. Plusieurs descentes ont eu lieu ces dernières semaines dans la capitale. En avril, un corps a été retrouvé dans les ruines d’un immeuble incendié. L’incendie paraît suspect. Comme pour les autres dossiers, le respect du secret de l’instruction ne permet pas d’en dire plus.

On retiendra toutefois aussi ce policier ayant abattu un individu menaçant dans les Marolles, en mai 2013. Ou ces deux cadavres de SDF retrouvés à proximité l’un de l’autre, à deux semaines d’intervalle… Ou encore ce viol collectif au Heyzel, à la sortie d’un événement important.

Toujours sur le qui vive

Entre deux dossiers stups, un homme accusé d’avoir violé sa compagne entre dans le bureau d’Isabelle Panou. La dame a porté plainte pour coups et blessures et viol. L’homme nie. Un médecin a constaté les coups mais pas le viol. « Je reste toujours très méfiante face aux affaires de mœurs. Les faits se déroulent dans l’intimité du couple. Et quand on est très malheureux, on est capable d’inventer. Mais quand l’un des deux fait la démarche de porter plainte, la réconciliation n’est plus possible ». Ce père sera libéré sous conditions, avec entre autres l’obligation de se domicilier à une autre adresse.

Chaque juge affiche ses spécialités. Isabelle Panou et Berta Bernardo-Mendez, toutes deux multilingues, ont été spécialement désignées pour couvrir les affaires de terrorisme. « Ce sont de beaux dossiers internationaux, commente Isabelle Panou. En « terro », nous enquêtons avec des méthodes particulières. Ces affaires sont parfois chronophages. Je suis revenue plus tôt de mes vacances pour une audience et 20 heures d’écoute. J’aurais envie de prendre une journée pour moi, d’aller chez le coiffeur, et c’est ce jour là qu’il va se passer quelque chose. Nous sommes toujours un peu sur le qui vive. Mais c’est passionnant ».

Les journées de service se prolongent la nuit. Après ces auditions en série, le GSM restera allumé. « On va peut-être rester au bureau jusqu’à 1 heure du mat’ et puis à 2 heures, il faudra revenir parce qu’il y aura un meurtre », commente la greffière de Marie-Aurore Dagnely.

Cette nuit-là sera calme.

Photo Le Point

Photo Le Point

« Si vous avez un meurtre, vous pouvez m’appeler »

Toute audition commence par l’énumération au prévenu de ses droits. Parmi lesquels le fameux: « Vos déclarations peuvent être utilisées comme preuve en justice ». Et à chaque suspect,  Anne Gruwez précise: « C’est comme dans les feuilletons américains ».

Et toujours comme dans les séries, les suspects peuvent faire appel à un avocat. Depuis janvier 2012 et l’application de la loi Saldusz, un conseil doit même leur être proposé dès la première audition au commissariat de police, puis devant le juge d’instruction. Si la personne n’a pas d’avocat attitré, elle peut demander un Pro Deo. Il existe un service d’avocats  de garde. « Madame Saldusz », qui répond au téléphone, c’est « Ingrid ». Mais elle n’a pas toujours quelqu’un à proposer. « On peut comprendre que pour des petites affaires, genre deal de cannabis, ils n’aient pas nécessairement envie de se déplacer », commente un  greffier. D’autant que ces avocats sont payés à la prestation et non à l’heure de garde.

Pas étonnant donc, qu’à part les idéalistes ou les jeunes qui veulent se forger une expérience, les Pro Deo de garde ne se pressent pas devant les bureaux des juges d’instruction. Ce jeune avocat, qui vient de défendre un homme suspecté de vol avec effraction, aimerait d’ailleurs profiter d’un barbecue dominical. « Si vous avez un meurtre, vous pouvez m’appeler, sourit-il à la juge Dagnely. Je ne voudrais pas faire mon shopping mais bon, si vous avez une cour d’assises, je veux bien ».

Et tant pis pour les petits dealers.

(Les prénoms des suspects sont des prénoms d’emprunt)

 

Le rôle des juges d’instruction

Le juge d’instruction dépend du tribunal de première instance. S’il existe des indices de délit, le procureur du roi peut demander l’ouverture d’une instruction. Une enquête s’ouvre aussi si une victime porte plainte en se constituant partie civile directement devant le juge d’instruction. Celui-ci enquête à charge et à décharge, en collaboration avec la police.

Ce magistrat peut, par exemple, entendre des témoins et des suspects, désigner des experts, ordonner une perquisition, une arrestation, un interrogatoire, des écoutes téléphoniques, des analyses ADN,…

Lorsqu’il estime son enquête terminée, le juge d’instruction transmet le dossier au procureur du Roi. Celui-ci peut décider de demander à la chambre du conseil de renvoyer le suspect devant le tribunal correctionnel ou de demander le non-lieu.

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Posted in: Justice, Société