Transparency International: 20 ans de lutte

Posted on 8 novembre 2013 par

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L’organisation luttant contre la corruption, Transparency International, fête ses 20 ans. Pour l’occasion, Géraldine Vessière interview la présidente de l’institution. Le Soir, 8 novembre 2013.

Huguette Labelle

Huguette Labelle

Il y a 20 ans, la corruption était largement répandue. Elle était considérée comme un mal nécessaire. Pas par tout le monde. En 1993, conscient des dommages causés par de telles pratiques, 9 personnes, avec à leur tête, Peter Eigen, un ancien de la Banque mondiale, décident de réagir. Ils créent, à Berlin, une petite organisation afin de combattre la corruption et le blanchiment d’argent: Transparency International. Deux décennies plus tard, l’ONG a plus de 100 antennes locales de par le monde et a contribué à de nombreuses avancées dans ce domaine. A l’occasion du vingtième anniversaire de l’institution, rencontre avec sa présidente, Huguette Labelle.

Pourquoi est-il si important de lutter contre la corruption ?

C’est un fléau mondial. Elle augmente notamment le risque de pauvreté, crée une distorsion des marchés -certaines entreprises offrant des pots de vin, d’autres pas, la compétition devient inégale- voire alimente le crime organisé et les commerces illicites.

Si elle touche des domaines comme les vaccins ou les médicaments, elle peut provoquer la mort de milliers de personnes et si elle gangrène des contrats de construction, elle entrainera en général des malfaçons et des risques d’effondrements des infrastructures construites.

Et quand un dirigeant détourne l’argent provenant de l’exploitation des ressources naturelles de son pays, il vole de l’argent qui aurait pu être consacré à l’amélioration des soins de santé, des infrastructures ou encore du système d’éducation local. A cela s’ajoute le fait que lorsqu’il faut verser des pots-de-vin pour accéder à des services essentiels, comme se faire soigner dans un hôpital, aller à l’école ou obtenir une licence pour démarrer un commerce, les plus pauvres ne peuvent pas les payer et sont exclus de ces services élémentaires. Il y a donc un cercle vicieux de la pauvreté créé par la corruption.

Quel bilan tirez-vous de 20 ans de lutte ?

Beaucoup de progrès ont été réalisés. Des conventions internationales, notamment au sein des Nations Unies, de l’OCDE, de l’Union européenne et de l’Union africaine, et des lois nationales ont été adoptées pour combattre le phénomène. On a aussi vu la mise en place d’institutions visant à lutter contre la corruption et de manière plus générale, une prise de conscience de la problématique à tous les niveaux.

Quels sont les principaux secteurs concernés par la corruption ?

Il y en a plusieurs, celui de l’extraction, qui exploite les ressources naturelles comme le gaz, le pétrole ou les minerais, en est un. Il brasse énormément d’argent, et qui dit argent, dit risques élevés de corruption.

Celui de la construction et de l’achat de biens et de services est aussi particulièrement touché. En moyenne, plus de 60% du budget des Etats sont dédiés à ces départements et la corruption peut parfois pomper jusqu’à 40% de ces montants. Donc dans certains cas, des 60 dépensés, seuls 20 sont réellement affectés à l’achat de biens ou de services ou à la construction d’infrastructures.

Et le secteur de la finance?

On a beaucoup mis l’accent sur le secteur financier depuis 2008. On a notamment fait plusieurs recommandations au G20, à la Banque Mondiale ou encore au FMI. Un des chevaux de bataille est ce qu’on appelle en anglais le « beneficial ownership ». En d’autres termes, il faut pouvoir identifier qui sont les réels propriétaires d’une société et ne pas accepter qu’ils se cachent derrière un prête-nom ou une société-écran. Le premier ministre britannique David Cameron vient d’annoncer que le nom des propriétaires des sociétés sera publié dans un registre. Espérons que d’autres pays et institutions internationales lui emboitent le pas.

Comment la corruption a-t-elle évolué ces 20 dernières années ?

La petite corruption n’a pas énormément changé. La « grande » corruption est devenue plus sophistiquée. Les technologies, l’Internet notamment, permettent par exemple de faire disparaître l’argent volé et de dissimuler les traces de l’opération encore plus facilement et plus rapidement qu’avant.

CPI2013_global-infographic_french_embargoed-3-DecQuels sont les grands défis?

L’application des lois en est un. Elles existent, mais leur application laisse parfois à désirer dans beaucoup de pays.

La question de l’impunité en est un autre. Je pense à l’immunité parlementaire, mais aussi au fait que les auteurs de la corruption ont les moyens de différer leur condamnation en multipliant les appels. A cela s’ajoute le fait que les sanctions, lorsqu’elles sont appliquées, sont bien minces par rapport aux crimes commis.

On a quelques avancées judiciaires, comme le gel des avoirs d’anciens dictateurs et la restitution à la population de certains de ces biens dits «mal acquis », ou volés par ces dirigeants…

Certains pays ont en effet adopté des lois permettant de saisir les biens mal acquis se trouvant sur leur territoire. C’est notamment le cas de la Suisse, de la France et de la Grande-Bretagne. C’est positif, mais le processus est complexe et ce n’est qu’un début. En pratique, cela implique d’abord une réaction suffisamment rapide de ces Etats. A défaut, les biens risquent de s’envoler vers des cieux plus cléments. Ensuite, le système judiciaire doit agir. Les enquêtes sont compliquées, les pays n’ont pas toujours suffisamment de moyens et de compétences dans la lutte contre la criminalité économique et financière, et, en plus de tout cela, il y a un problème de prescription. Les criminels ne peuvent parfois plus être poursuivis simplement parce que les faits reprochés sont prescrits.

Enfin, un troisième élément est la restitution à la population des avoirs saisis. Il faut le faire au bon moment et dans de bonnes conditions. Il faut éviter qu’ils soient à nouveau détournés à des fins personnelles. Dans l’affaire Abacha, du nom de l’ancien président du Nigéria, seule une infime partie de l’argent qu’il a volé (ndlr : entre 3,5 et 10 milliards d’euros selon les estimations) a été rendue.

Quel est votre plan d’action pour les 5 prochaines années ?

Continuer à s’assurer que les conventions, notamment de l’ONU et de l’OCDE, sont respectées. Elles restent des instruments importants. Travailler sur l’application des lois au niveau national, sur la lutte contre l’impunité et sur l’implication des entreprises pour qu’elles ne se contentent pas du minimum, mais intègrent la lutte contre la corruption dans leurs valeurs.

Un autre volet sera d’agir au niveau local. Jusqu’à présent, on a beaucoup investi au niveau national, mais lorsqu’il s’agit de services et d’infrastructure, c’est surtout le niveau local qui est concerné. Enfin, nous voulons impliquer davantage la population. Elle doit se rendre compte qu’elle a un rôle à jouer dans la lutte contre la corruption et que la corruption n’est pas un fait de la vie.

Indice de perception de la corruption 2013. Source: Transparency International

Indice de perception de la corruption 2013. Source: Transparency International

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