Voyage dans la joaillerie indienne

Posted on 1 novembre 2013 par

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Le livre Beyond extravagance nous fait voyager dans 400 ans d’histoire et de techniques de la joaillerie indienne. Un article de Géraldine Vessière, L’Eventail, novembre 2013.

Cartier 'Broche de Ceinture'

Cartier ‘Broche de Ceinture’

Suite 310 du Dorchester, luxueux hôtel 5 étoiles du centre de Londres. Colliers, broches, boucles de ceinture en perles, rubis, émeraude ou diamants sont soigneusement disposés sur deux tables. L’une est dédiée aux bijoux anciens, l’autre aux créations du 20e siècle, œuvres de joailliers célèbres tels Cartier ou JAR.
Pour la promotion du livre « Beyond extravagance » écrit sous la direction d’Amin Jaffer, Directeur International de l’Art Asiatique chez Christie’s et précédemment commissaire d’exposition au Victoria and Albert museum, le Cheikh Hamad Ben Abdullah Al Thani, neveu de l’émir du Qatar, a accepté de prêter quelques bijoux de sa collection.

Commencée en 2010, celle-ci possède aujourd’hui 140 pièces, dont l’émeraude du Taj Mahal ou la dague de jade finement ciselée de Shah Jahan, bâtisseur du célèbre mausolée. Elle va du règne moghol à la période coloniale britannique, de l’ère des maharadjas à nos jours. Et Amin Jaffer de préciser: « Alors que la plupart des amateurs de bijoux indiens s’intéressent à un moment ou à une région particulière, la collection Al Thani couvre plusieurs siècles et toute l’Inde. Le Cheikh est fasciné par l’histoire qu’il y a derrière les bijoux, par les évolutions, les changements de style et de technique qui se font souvent parallèlement aux changements de régime. » Rien d’étonnant dès lors à ce que sa collection ait servi d’inspiration aux rédacteurs du livre qui retrace 400 ans de joaillerie indienne.

Bhagat diamond, ruby, and pearl brooch

Broche en diamant, ruby, et perle

Histoire ancienne
La générosité de son sol -les mines de Golkonda ont par exemple produit le fameux diamant Koh-i Nor aujourd’hui trésor britannique-, le savoir-faire de ses artisans ou encore une culture plaçant le bijou au centre de manifestations religieuses et culturelles voire des relations sociales font du sous-continent asiatique un lieu incontournable pour les amateurs d’orfèvrerie. Le bijou n’y est pas l’apanage des riches. Il est présent dans toutes les couches de la société. Il a un rôle symbolique, social -affirmation de statut et d’appartenance à une caste- ou encore métaphysique. « Les Indiens vont par exemple s’intéresser à l’influence des pierres sur leur énergie, poursuit Amin Jaffer. Les hindous considèrent notamment le saphir comme une pierre négative, apportant la malchance.»

Influences
Si les Moghols avaient déjà une culture du bijou avant de conquérir l’Inde au début du 16e siècle, leur intérêt pour les pierres précieuses va se développer au contact des populations locales. Sous leur règne, les pierres sont un véritable symbole d’autorité et de prestige, utilisées pour soumettre les sujets, notamment grâce à des dons, ou comme preuve d’allégeance à l’empereur. Colliers, bagues, bracelets, anneaux de narine, ornement de turbans appelés sarpech,… l’opulence est de mise.

Au 18e et 19e siècle, la colonisation britannique, l’industrialisation et l’essor du commerce international entrainent des changements fondamentaux dans les techniques et les usages. Les princes et maharadjas continuent à arborer des bijoux flamboyants, mais le contact avec l’Occident influence parfois les goûts locaux.

Tipu

Tête de tigre figurant sur le trône du sultan Tipu

Jusqu’alors, les Indiens ne se souciaient par exemple pas de la régularité des pierres. Ils préféraient préserver leur forme et leur poids au facettage pratiqué à l’ouest. Ils recouraient aussi à la technique dite du Kundan où les pierres sont incrustées dans de l’or fondu, comme sur la tête de tigre qui au 18e siècle figurait, avec 3 de ses semblables sur le trône du sultan Tipu de Mysore.

Avec l’influence occidentale, des pierres plus uniformes et taillées apparaissent. La technique du Kundan laisse également plus souvent la place aux méthodes de sertissage européennes, utilisant des griffes en platine pour tenir la pierre.

Les Occidentaux sont eux-mêmes influencés par les bijoux indiens. Butins de conquête, symbole d’exotisme, ils seront utilisés par la royauté britannique. La princesse Alexandra fera notamment insérer le Koh-i Nor dans sa couronne à l’occasion de l’intronisation de son époux, Edouard VII.

L’orfèvrerie indienne va aussi séduire les plus célèbres joailliers européens. Alors que la règle en Occident était à la monochromie et que les perles étaient considérées comme indignes d’un objet de luxe, les bijoutiers vont progressivement introduire des couleurs et des perles dans leurs oeuvres. Une tendance principalement portée par les artistes français qui, contrairement aux Anglais, n’ont pas de scrupules à mélanger les genres. En 1910, l’illustrateur et designer Paul Iribe dessine une aigrette avec en son centre une superbe émeraude hexagonale d’où jaillissent des jets de diamants, saphirs et perles. Le style indien se voit aussi dans de nombreux bijoux. La broche de ceinture en émeraude réalisée en 1922 ou le collier ras du cou en perles et rubis conçu pour le Maharadja de Patiala en 1931 en sont quelques exemples.

Aujourd’hui encore, de grands bijoutiers s’inspirent pour leurs créations de techniques, formes et assemblages indiens vieux de plusieurs siècles.

 

Beyond Extravagance: A Royal Collection of Gems and Jewels, ed. Assouline, 380 pages ǀ 250 illustrations, $195 – €145 – £120

 

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Posted in: Culture