Sexe, art et plaisir

Posted on 5 octobre 2013 par

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Sexes démesurés dessinés avec moult détails, femmes ou hommes en extase, humour,… l’art érotique japonais présente une tout autre approche de la relation entre art et pornographie. Largement répandues entre le XVIIe et le XIXe siècle, ces oeuvres appelées « Shunga » ont été « oubliées » au XXe siècle. Elles commencent seulement à réapparaître. Un article de Géraldine Vessière, L’Echo, 5 octobre 2013

Shuna Kyosai - Three comic shunga paintings - Extrait

Shuna Kyosai – Three comic shunga paintings – Extrait

« On n’en parle pas au Japon. Ce style est totalement occulté. Il ne réémerge que depuis quelques années, et encore », confie un journaliste japonais encore sous le coup des 170 shunga qu’il vient de découvrir au British Museum. Plus d’une centaine de gravures, peintures, parchemins ou livres érotiques japonais ont élu domicile dans quatre pièces de l’éminent musée britannique jusqu’en janvier prochain. Également appelés « images du rire », « images de printemps » ou « images secrètes du palais du printemps », en référence à la croyance chinoise selon laquelle les dirigeants doivent coucher avec 12 femmes (pour les 12 mois de l’année) afin de garder l’équilibre des forces cosmiques dans leur royaume, les shunga sont uniques en leur genre. Érotiques oui, mais aussi comiques voire satiriques et surtout oeuvres d’art à part entière qui brillent par la finesse de leur trait et le soin apporté aux détails. Certains des plus grands maîtres japonais comme Utamaro, Moronobu ou encore Hokusai, connu notamment pour l’oeuvre « La Grande vague de Kanagawa », ou la vague, s’y sont essayés, au grand plaisir des amateurs du genre.

Qualité artistique

Le succès et la prolifération des shungas au Japon entre 1.600 et 1.900 témoignent d’une approche de la sexualité exempte du puritanisme répandu en Europe. Sur l’île nippone, le sexe était vu comme faisant partie intégrante de la vie. C’était un art à explorer, à savourer et à célébrer, pour les plaisirs qu’il apporte et pour ses fonctions procréatrices. Il n’était en rien lié à la notion de péché. Le néoconfucianisme qui dominait la sphère publique, notamment par son sens strict du devoir et de la maîtrise de soi, ne faisait pas obstacle à une vision de la sexualité dirigée vers le plaisir, en ce compris celui du ou de la partenaire, dans la sphère privée. « Les shunga étaient une déclaration d’amour à l’acte sexuel », souligne le commissaire de l’exposition.

Le genre ne se limite pas à la description du coït et à la représentation de parties génitales démesurées. Il peut être suggestif ou osé, décrire des scènes de couple, ou une relation entre une courtisane et son amant. Il se distingue aussi par l’importance accordée aux détails. Les décors, soigneusement dessinés, et l’incorporation de textes, comme des onomatopées exprimant la jouissance, des poèmes ou un dialogue entre amants, apportent souvent un sens supplémentaire à la scène.

L’humour est également fort présent. Certaines de ces oeuvres vont même jusqu’à parodier la littérature japonaise classique, la religion, les livres médicaux ou encore les codes de bonnes conduites à l’attention des jeunes filles. Le traité médical sur l’auto-massage a ainsi son pendant érotique, le traité sur la masturbation, et l’image traditionnelle du bouddha paranirvana devient un immense pénis sacralisé.

Inspiration

Les premiers consommateurs de ces « images du printemps » étaient les nobles. La production de ces oeuvres érotiques sur rouleau étant relativement chère, elles étaient réservées aux nantis. Le développement des techniques d’impressions, notamment par la gravure sur bois, leur a permis de se répandre dans la population, principalement sous forme de livres. Quant à leur rôle, ils étaient utilisés pour éveiller le désir, comme source d’inspiration pour les ébats amoureux, ou comme moyen d’éducation sexuelle. Un parchemin représentant des dessins érotiques pouvait par exemple être glissé dans le trousseau de la future épouse, ou lui être montré avant la cérémonie de mariage.

shunga

Censure

Ces oeuvres n’ont cependant pas toujours été bien accueillies par le pouvoir en place.Entre le XVIIe et le XIXe siècle, le pouvoir japonais a, à quelques reprises, banni cet art. Mais l’interdit n’était pas appliqué avec rigueur et les gravures et livres érotiques continuaient à circuler plus ou moins clandestinement. Les dirigeants étaient plus inquiets des critiques à l’encontre de leur pouvoir et du système que de l’existence d’images émoustillantes. Celles-ci n’ont par contre pas résisté à la pudeur occidentale de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. À l’époque, le Japon s’ouvre au reste du monde. Le régime lance le pays dans une phase de modernisation et d’industrialisation et s’inspire fortement des nations occidentales, y compris dans le domaine des moeurs. Les shunga deviennent tabou. Le concept de « pornographie » est introduit. La vente d’images présentant des parties génitales est rendue illégale.

En Europe par contre, des artistes et collectionneurs comme Lautrec, Beardsley, Sargent ou encore Picasso commencent à s’y intéresser voire à s’en inspirer. Il faudra cependant attendre la fin du XXe mais surtout le XXIe siècle pour que le genre commence à devenir un sujet d’étude et soit exposé dans les musées.

L’exposition est l’occasion de les découvrir ou redécouvrir et, comme le souligne son commissaire, « Après avoir été surpris par le caractère explicite des images, on espère que les visiteurs se laisseront happer par la finesse et la beauté des dessins, l’humour et l’humanité qu’ils illustrent ou encore la transmission de l’idée que l’acte sexuel est présenté comme un plaisir partagé. »

Okusai, Le rêve de la femme du pêcheur, 1814

Okusai, Le rêve de la femme du pêcheur

Shunga. Sex and pleasure in Japanese art, jusqu’au 5 janvier 2014 au British museum. Réservations: + 44 (0) 20 7323 8181 ou http://www.britishmuseum.org. Interdit aux moins de 16 ans.

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Posted in: Culture