Le dépeceur de Mons, récit d’un cold case

Posted on 20 août 2013 par

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Le mystérieux tueur en série a fait cinq victimes entre 1996 et 1997. Ce dossier semble aujourd’hui oublié. Sauf pour Georgette Leclercq, la sœur d’une des jeunes femmes assassinées. Par Anne-Cécile Huwart, paru dans Moustique 

 

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Photo Alexis Haulot

« J’ai déposé ma sœur devant chez elle le soir du 22 décembre 1996, vers 20 heures, explique Georgette. J’ai attendu qu’elle passe la porte et je suis partie. On devait se retrouver pour Noël ».

Le 22 mars 1997, les restes de Jacqueline Leclercq, ses bras et ses jambes, ont été retrouvés dans des sacs poubelle en contrebas de la rue Emile Vandervelde, par un policier à cheval. Ainsi débute l’affaire du dépeceur de Mons à qui l’on attribue cinq crimes en 1996 et 1997. Les victimes étaient des femmes de la région montoise, toutes fragilisées par la vie. Et au sordide s’était ajouté l’étrange. Leurs corps démembrés avaient été retrouvés dans des lieux aux noms évocateurs : chemin de l’Inquiétude, rivière la Haine, rue de la Trouille,… La cellule Corpus, mise sur pied pour élucider ce macabre jeu de piste, a analysé des centaines d’hypothèses. Mais le tueur en série n’a jamais été identifié.

Changement de juge d’instruction

Le 31 mars 2013, le juge d’instruction Pilette, en charge de l’affaire depuis son début, a pris retraite. Il a fait place à Laurent Schretter, ancien substitut du procureur du roi de Charleroi. « Nous n’avons même pas été tenus au courant que le juge avait changé !, tempête Georgette. Je suis allée au palais pour demander à le rencontrer, on m’a dit que je devais formuler une demande par écrit… J’ai néanmoins insisté. Et il m’a reçue dans son bureau. J’ai vu les armoires de dossiers… Une rien que pour ma sœur ! Il m’a dit qu’il allait commencer à mettre de l’ordre et à tout analyser ». Une occasion de relancer l’enquête, de découvrir des éléments nouveaux à la lumière du présent ? Georgette a envie d’y croire.

Son petit dernier n’avait que 6 ans

Cette dame menue au caractère bien trempé n’a jamais cessé de fleurir le tournant de la rue Vandervelde. En ce début d’été, elle a même enlevé les hautes herbes et ratissé le sol pour faire sortir l’éclat des géraniums.  « Comme ça, les gens qui passent ici n’oublient pas », explique-t-elle. Seize ans après les faits, ses souvenirs à elle sont toujours à vif. « Je prends des cachets pour venir ici, sinon je tremble. Des images bizarres me viennent en tête ». Aujourd’hui âgée de 56 ans, Georgette a accepté pour nous de revenir sur ce passé tragique, de raconter qui était Jacqueline, d’évoquer leur enfance difficile et de parler de ses quatre neveux qui ont perdu leur maman bien trop tôt. Le petit dernier, Giorgio, n’avait que six ans.

Georgette apparaît détendue, souriante, malgré l’appréhension de replonger dans ses souvenirs. Elle nous accueille chez sa sœur aînée, Danielle, dans un petit appartement non loin du centre de Mons. Les filles Leclercq étaient très proches l’une de l’autre. « Jacqueline avait sept ans de moins que moi, explique Georgette. C’est un peu moi qui l’ai élevée. Comme ma grande sœur Danielle a fait pour moi. Nos parents tenaient une menuiserie, ils travaillaient beaucoup. Un jour papa a eu une thrombose. Il s’est retrouvé paralysé pendant deux ans. Et lorsqu’il a compris qu’il ne pourrait plus subvenir aux besoins de notre famille, il s’est suicidé ». Jacqueline n’avait que 13 ans à la mort de son père. « Elle s’est alors raccroché à son copain. Il était laveur de vitres ». Un an et demi plus tard, ils se sont mariés. Jacqueline était enceinte. « On a dû écrire au roi pour demander une dérogation : elle n’avait pas l’âge légal pour se marier ».

Pas prostituées

Le jeune couple a eu quatre enfants. « Sa fille Cindy, c’est le portrait de sa maman. Mêmes attitudes, mêmes mimiques ». Danielle étale sur la table les photos de famille. On y voit Jacqueline dans un jardin, salopette et coiffure en pétard à la mode nineties; sur le pas de porte embrassant son petit Giorgio. Au moment de sa disparition, Jacqueline et son mari étaient en instance de séparation. « Ma sœur faisait des ménages : elle nettoyait les bureaux du CPAS de Mons, dans un home, ou encore à domicile chez des particuliers. Elle voulait gagner suffisamment d’argent pour récupérer la garde de ses enfants ». Quand aux rumeurs de prostitution, Georgette les dément. Tout comme le substitut du procureur du roi Dominique Francq. « Ni Jacqueline Leclercq ni les autres victimes n’étaient des prostituées », précise-t-il. Contrairement à ce que l’on a souvent affirmé ».

Un tatouage sur le bras

Affiche

Le 22 mars 1997, c’est en regardant le JT que Georgette et sa maman ont appris que les restes de Jacqueline avaient été retrouvés… « La veille, nous avions vu des combis de police à cet endroit. Nous collions encore des affiches. Nous avons vu la photo de Jacqueline à l’écran et nous nous sommes effondrées toutes les deux. J’ai foncé sur place. J’ai voulu franchir le barrage. Plus tard, j’ai demandé à un ami policier si on avait trouvé un tatouage sur un bras. Il m’a répondu oui. C’était bien ma sœur ». 

Dès la disparition de sa sœur, Georgette a remué ciel et terre pour tenter de faire avancer l’enquête. « Après quatre jours, je suis allée voir la police. Mais à l’époque – nous étions au moment de l’affaire Dutroux – on ne tenait pas beaucoup compte des disparitions d’adultes. C’est moi qui suis allée voir ses collègues de travail et ses amis, les gens dans les bistrots ». Tony, un cafetier montois, avait cru voir Jacqueline attablée au Snooker Palace. « J’étais persuadée que c’était elle. Je l’avais même engueulée en disant : « Et quoi toi tu bois ton verre tranquille ? Tout le monde te cherche, tu te rends pas compte ! » Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que c’était un sosie ». Au terme de son enquête, Georgette avait transmis tout un carnet de notes au juge d’instruction Pilette. « Madame, vous nous avez fait gagner trois mois », m’avait-t-il dit ».

Bien des questions la hantent depuis tout ce temps: « Quand Jacqueline est-t-elle décédée ? Dans quelles conditions ? A-t-elle beaucoup souffert ? ». Si le temps a quelque peu apaisé la douleur, tout lui rappelle encore le drame vécu. « On ne peut pas regarder la télé sans y penser : le JT, toutes ces séries policières,… On en rêve la nuit. Mais curieusement, on regarde quand même les Experts ».

 « Notre famille est maudite »

Georgette est la seule proche de victime à s’être toujours battue pour tenter de faire avancer l’affaire et mobiliser les médias. Les ressources ont manifestement manqué à ces familles précarisées pour se battre et se fédérer. « Mais je me démène toute seule contre des murs». Ce n’est qu’un an et demi après sa disparition que Jacqueline a été enterrée dans le cimetière de Cuesmes aux côtés de son père. « Les services d’aide nous pressaient pour qu’on lui offre une sépulture, ils disaient que cela nous aiderait à faire le deuil. Mais moi je voulais qu’on continue à chercher des indices. J’ai fini par accepter. Pour ses enfants ».

Comment ceux-ci ont-ils grandi après la mort de leur mère ? « Ils ont eux-mêmes été élevés par des enfants, comme mes sœurs et moi avant eux. Mais ils s’en sortent assez bien. Ce sont des bosseurs. Le plus jeune veut devenir mannequin. Calogero, l’aîné, est maçon et fait de la boxe en professionnel. Ils ne parlent jamais du décès de leur maman ».

En juin dernier, un nouveau drame a frappé la famille. La femme de Calo a été retrouvée pendue dans sa chambre. Elle laisse deux petits de six et quatre ans. « Mon neveu m’a dit : « Tu vois Tantine, notre famille est maudite »,». Georgette l’affirme : elle continuera à affronter les coups du destin, envers et contre tout.

 

  • Les victimes

Les victimes du dépeceur de Mons étaient toutes en proie à des difficultés socio-économiques et familiales. Elles côtoyaient régulièrement le quartier de la gare de Mons. Elles ont disparu entre janvier 1996 et juillet 1997.

  • Carmélina RussoCarmelina Russo, 42 ans, disparue en janvier 1996. Son bassin a été découvert à Château-l’Abbaye, au Nord de la France

 

  • Martine BohnMartine Bohn, 43 ans, originaire de France. En juillet 1996, son buste a été repêché dans la Haine.
  • Jacqueline Leclercq

    Jacqueline Leclercq, 33 ans, mère de 4 enfants, disparue en décembre 1996.

  • Nathalie GodartNathalie Godart, 22 ans, disparue en mars 1997. Son tronc a été retrouvé dans la Haine.
    • Bégonia ValenciaBegonia Valencia, 37 ans, disparue de son domicile de Frameries durant l’été 1997. Son crâne a été retrouvé à Hyon
  • Les suspects

Près de 1.500 pistes ont été analysées depuis 16 ans. Et aujourd’hui encore, on ignore où, comment et par qui les cinq femmes ont été assassinées. Plusieurs suspects ont été identifiés. Mais aucune certitude à ce jour.

– Léopold Bogaert. Le « gitan », l’ex-petit ami de Nathalie Godart fut inculpé et libéré quinze jours plus tard. Des analyses ADN ont permis de le disculper.

– La piste de l’OTAN. Les enquêteurs ont également interrogé la base du Shape, à Casteau. Le dépeceur aurait-il travaillé pour l’OTAN ?

– Un tueur en série international. En 2007, l’arrestation à New York d’un dépeceur suscite l’intérêt. Smalje Tulja (alias Dzulric), 67 ans, est soupçonné de deux autres crimes dans son pays d’origine, le Monténégro. Il aurait séjourné à Verviers et à Arlon. Mais aucune trace de lui à Mons. Cette piste a alors été abandonnée par les enquêteurs belges. Mais en janvier 2011, un journaliste du New-York Times qui retraçait l’affaire est venu en Belgique, persuadé que Djulric était bien le dépeceur de Mons. L’article est paru en janvier 2012 http://www.nytimes.com/2012/01/08/magazine/hunt-for-a-serial-killer.html?pagewanted=1&_r=3&hp&. Mais le substitut du procureur du roi Dominique Francq le répète : « Nous avons analysé cette piste mais rien n’a pu confirmer le lien entre Dzulric et l’affaire montoise ».

– Le médecin. En février 2010, un médecin montois de 62 ans est arrêté pour l’agression d’une esthéticienne. Peu avant des lettres l’accusant d’être le dépeceur, signées par un proche, avaient été envoyées au juge d’instruction, au procureur et aux policiers. Mais aucune preuve n’a pu établir qu’il était l’assassin.

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Posted in: Justice, Société