Lydie et Grèce antique: apparition de la monnaie frappée

Posted on 12 août 2013 par

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Si la monnaie remonte à l’aube des temps, il faut attendre le 7e siècle av. J.-C., et ensuite les Grecs, pour voir l’apparition de pièces métalliques frappées. Cette innovation a marqué un tournant dans l’histoire de l’argent. Géraldine Vessière, Le Soir, 12 juillet 2013.

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Carte de la Mésopotamie avec les frontières des États modernes

Carte de la Mésopotamie avec les frontières des États modernes

Au commencement était le troc. Les hommes s’échangeaient leurs biens en surplus contre ceux dont ils manquaient. Si l’un avait trop de blé et l’autre trop de bétail, le second payait le blé du premier avec sa viande beuglante et trébuchante.

Erreur ! Ce qu’on nous a enseigné à l’école pourrait n’être qu’une fable. L’idée selon laquelle tout a démarré avec le troc pour ensuite être remplacé par la monnaie serait apparue au 18e siècle afin de conforter les théories économiques de l’époque et surtout une conception marchande de l’économie. « Rien ne prouve que le troc, à savoir les échanges en nature, ait existé sans qu’il y ait eu de notion de monnaie, » souligne Jean Andreau, historien et directeur d’étude à l’EHESS. « Il n’y avait peut-être pas de monnaie frappée, mais d’autres objets tels les coquillages ou les métaux plus ou moins précieux, pesés ou taillés en barres ou en lingots, étaient utilisés. » Selon Jean-Michel Servet, économiste et anthropologue, Professeur d’études du développement à Genève, « ce mythe donne des origines exclusivement commerciales à la monnaie. Il suppose de façon imaginaire que la monnaie naît des seuls inconvénients d’une absence d’intermédiaire lors du développement des relations marchandes. »

Bref, reprenons. Au commencement étaient donc le troc, ET la monnaie. Celle-ci avait des formes diverses selon les époques et les régions.

Depuis le 3e millénaire av. J.-C., l’Egypte et la Mésopotamie utilisaient par exemple l’or, l’argent ou encore le cuivre au poids comme moyen de paiement. Dans le royaume mésopotamien d’Eshnunna, l’amende pour avoir cassé le nez d’un homme était par exemple d’un demi-kilo d’argent (1 mina) alors qu’une gifle valait 6 fois moins, soit 10 shekels. Et en l’absence d’argent, le coupable pouvait acquitter sa dette en céréales.

Monnaie et métaux précieux ne sont cependant pas obligatoirement liés. Dans beaucoup de cultures, dont certaines disposaient de métaux précieux en abondance, d’autres objets sont utilisés comme moyen de paiement. Parmi ceux-ci on retrouve des crânes, du sel, des coquillages, des plumes, des perles, du thé ou encore des pierres pouvant peser jusqu’à 15 tonnes. Et certaines de ces monnaies sont encore utilisées aujourd’hui.

Premières pièces

Petit à petit, les pièces métalliques font leur apparition. Entre 1000 et 800 av. J.-C., la Chine introduit des miniatures d’outils, comme la monnaie-couteau, ainsi que des pièces rondes trouées en leur centre que les Anglais vont appeler « cash ».

Monnaie couteau chinoise

Monnaie couteau chinoise

En Occident, la première monnaie frappée nait au 6e siècle avant notre ère. Ce sont les rois de Lydie, peuple d’Asie Mineure occidentale, qui lancent la mode. Ils ont la chance d’être assis sur un petit pactole : le fleuve qui a donné son nom à l’expression. Celui-ci recèle en effet un alliage d’or et d’argent, l’électrum, que les rois vont commencer à utiliser pour créer une monnaie ayant une forme et un poids défini et dont la valeur est garantie par une estampille officielle. Pourquoi inventer un tel numéraire alors que les affaires fonctionnaient sans depuis des millénaires? Selon le numismate George Le Rider, l’objectif est en premier lieu de s’enrichir, éventuellement au détriment de la population. L’électrum des pièces était un alliage artificiel avec une contenance en or et argent moindre que l’électrum naturel. Il n’en était pas moins évalué au taux de ce dernier. Très vite l’électrum est cependant délaissé au profit de l’un ou de l’autre métal, l’or ou l’argent. C’est le dernier roi de Lydie, Crésus, qui aurait commencé à séparer les deux matières.

Engouement grec

La Lydie, ancienne province d'Asie mineure où coule le fleuve pactole. Elle fait aujourd'hui partie de la Turquie.

La Lydie, ancienne province d’Asie mineure où coule le fleuve pactole. Elle fait aujourd’hui partie de la Turquie.

Si la gloire du royaume de Lydie s’est arrêtée avec son riche roi, les ambitions de conquête de Crésus s’étant soldées par l’annexion de la Lydie à la Perse, la pratique de la monnaie frappée se répand rapidement dans les régions voisines. Dès le 5e siècle, les cités grecques l’adoptent. Et elles en font un usage autrement plus important que la Lydie. Les Grecs « ont fait de la monnaie frappée le premier système monétaire de l’histoire, comme moyen universel d’évaluation et de paiement,» explique Léopold Migeotte, historien spécialiste des cités grecques. Son adoption était motivée par le développement du commerce inter-cités voire inter-Etats, mais aussi, comme pour les Lydiens, par la poursuite du profit. « Au moment de mettre les pièces en circulation, continue Léopold Migeotte, la cité leur donnait généralement une valeur nominale (arbitraire) supérieure à leur valeur intrinsèque. Le profit ainsi réalisé tenait compte des frais de fabrication et d’une taxe. » Certaines cités imposaient en outre l’usage de leur monnaie sur leur territoire, ce qui obligeait les étrangers de passage à échanger leur argent et dès lors à payer un impôt sur le change.

L’apparition de monnaies frappées est donc le début d’une évolution vers des monnaies ayant une valeur nominale, détachée, partiellement à l’époque, de leur valeur réelle. Alors que cette vision s’est rapidement imposée en Chine, il faudra cependant plus de 20 siècles pour qu’elle soit unanimement acceptée en Occident.

Domination de la chouette

La chouette athénienne restera un symbole de l'identité grecque.  Elle sera reprise sur la pièce grecque d'un euro plus de 2000 ans plus tard.

La chouette athénienne restera un symbole de l’identité grecque. Elle sera reprise sur la pièce grecque d’un euro plus de 2000 ans plus tard.

En attendant, dans la Grèce antique, le niveau de développement de la monnaie, son usage voire l’existence ou non de pièces varient d’une cité à l’autre (cf. encadré sur Sparte). Indépendantes, les cités grecques sont libres d’opter pour le système de leur choix. Avec le temps toutefois, certaines normes communes vont s’établir afin de déterminer le poids et la teneur en argent et, au 5e siècle, la pièce athénienne, arborant une chouette sur une de ses faces, devient la monnaie de référence. A l’époque, Athènes a pris la tête de la ligue de Délos, une alliance entre cités grecques contre les Perses. Elle est maître des mers et est la puissance commerciale dominante. Mais même après sa défaite contre Sparte à la fin du 5e siècle, suite à la guerre du Péloponnèse, sa chouette continuera à être utilisée. Elle ne perdra de son aura qu’avec la montée en puissance de la Macédoine où elle sera supplantée par les philippes et les alexandres.

Ambitions macédoniennes

Un alexandre

Un alexandre

Au 4e siècle av. J.-C., Philippe II de Macédoine maniant aussi bien l’épée que son portefeuille, unifie les cités grecques. A sa mort, son fils, Alexandre le Grand continue les ambitions de son père au-delà de la Grèce. Il conquière un territoire s’étendant des portes de l’Inde à l’Asie Mineure en partie grâce à son immense fortune, père et fils maitrisant les mines macédoniennes dans un premier temps et les richesses des pays conquis dans un deuxième. Ils utilisent également la pièce de monnaie comme moyen de propagande. Philippe frappera des statères d’or, les « philippes », à son effigie et Alexandre fera de même. Les « alexandres » deviendront la monnaie internationale de la région. Plusieurs millénaires avant l’ère des médias de masse et de l’Internet, les pièces, vu leur grande circulation, étaient un bon moyen de faire parler de soi ou en tout cas de se faire connaitre de la population.

Leur fortune leur permettra aussi d’embrigader les Gaulois, considérés comme des barbares mais aussi de bons guerriers, dans leur armée. Et c’est en recevant leur paie en monnaie macédonienne et en la ramenant dans leurs chaumières, que les Gaulois auront l’idée de créer leur propre monnaie. « Les Celtes commencent à frapper leur propre monnaie en 150 av. J.-C., » explique, Marianne Danneel, curatrice du musée de la Banque Nationale de Belgique.

Mais un nouveau bouleversement est à la porte de l’empire macédonien. Les Romains envahissent le monde grec au 2e siècle av. J.-C. Ils introduisent alors leur propre monnaie, principalement le denier, dans les territoires conquis. Leur domination ne change cependant pas tout de suite la situation monétaire des vaincus. Pendant plus de 100 ans, monnaies locales et romaines coexisteront.

La Rome antique
La monnaie,
à quoi ça sert?

3400 av. J.-C. Développement de l’écriture en Mésopotamie

7e s. av. J.-C. Apparition des premières monnaies métalliques frappées en Lydie

6e s. av. J.-C. Expansion de la monnaie métallique dans les cités grecques antiques

550 av. J.-C. Formation de la ligue du Péloponnèse, alliance de cités grecques

546 av. J.-C. Conquête du royaume lydien par les Perses

530-525 av. J.-C. Apparition de la chouette athénienne

Début du 5e s. av. J.-C. Guerres médiques opposant les cités grecques et les Perses

5e s. av. J.-C. Hégémonie d’Athènes

Fin du 5e s. av. J.-C. Guère du Péloponnèse entre Athènes, et ses alliés, et Sparte, et ses alliés

404 av. J.-C. Fin de la guerre du Péloponnèse. Défaite d’Athènes.

4e s. av. J.-C. Ascension de la Macédoine.
Apparition des « philippe » et des « alexandre » à l’effigie de Philippe de Macédoine et d’Alexandre le Grand

1re moitié du 2e s. av. J.-C. Conquête de la Grèce par Rome

 

La Lydie et la Grèce antique Sparte: non à l’esprit mercantile A quoi sert l’argent?
La Rome antique Chercheur d’or La banque
Le Moyen-Age Un Plat Pays étincelant Le prêt à intérêt
Du 15e au 18e siècle Expressions d’argent Le billet de banque
Du 19e au 21e siècle Fiduciaire ou scriptural, qu’est-ce
que cela veut dire?
Le téléphone portable

 

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Posted in: Economie