Un Anglo-Saxon défend l’Europe

Posted on 22 juin 2013 par

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Alors que l’euroscepticisme gagne du terrain, que David Cameron a promis aux Britanniques un référendum sur le sujet « dans ou hors de l’Union européenne » s’il était réélu, John McCormick, professeur Jean Monnet de politique de l’Union européenne a l’université d’Indiana aux Etats-Unis a pris sa plume pour écrire le livre « Why Europe matters? » (pourquoi l’Europe compte?). Rencontre. Un article de Géraldine Vessière, L’Echo, 22 juin 2013.

John McCormick

John McCormick

Votre ouvrage « Why Europe matters » sonne comme un plaidoyer pour l’Europe. Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant?

Les critiques à l’encontre de l’Europe, souvent riches de préjugés et d’idées fausses, fusent. Du côté des pro-Européens, par contre, c’est beaucoup plus calme. Très peu d’entre eux défendent leur point de vue, très peu expliquent, de manière claire et accessible, les atouts de l’Europe. Il n’y a presque rien sur le sujet. On peut citer des eurosceptiques célèbres, comme Nigel Farage en Grande-Bretagne ou Geert Wilders aux Pays-Bas. Mais les pro-Europe n’ont pas de représentants! Qui sont leurs leaders, hormis évidemment ceux qui font partie du système, comme Barroso?

Pourquoi les personnes en faveur de l’Europe sont-elles si timides?

Je ne sais pas, peut-être parce qu’être pro-Européen est supposé être un choix par défaut, alors qu’être antieuropéen est considéré comme une prise de position?

Quels sont les principaux préjugés?

Il y a beaucoup de malentendus sur les pouvoirs qu’auraient l’Europe et les institutions européennes, principalement la Commission, et sur la perte de pouvoir des États nationaux. En fait, la Commission européenne n’a pas de pouvoir de décision. Elle ne peut pas voter les lois. Elle peut les proposer, mais ce sont le Parlement européen et le Conseil, également connu sous le nom de Conseil de l’Union européenne, qui les adoptent ou non. La première instance est élue directement par les citoyens des États membres, alors que la seconde est composée de représentants de ces États et sont démocratiquement responsables devant leurs parlements nationaux. Le pouvoir de décision reste donc entre les mains des États et des citoyens.

Vous mentionnez régulièrement, dans votre livre, que si l’UE a des déficits dans tel ou tel domaine, les États nationaux ne font pas mieux…

On attend de l’Union européenne qu’elle fasse mieux que les États membres. Elle doit répondre à des exigences supérieures à celles imposées à ces derniers. Oui, il y a des failles dans le fonctionnement de l’Union. Il y en a aussi dans celui des États. Oui l’Union a parfois adopté des lois absurdes, mais il est toujours interdit d’appeler un cochon Napoléon, en France, et,en Grande-Bretagne, mettre un timbre à l’effigie du monarque à l’envers sur une enveloppe est un acte de trahison. Je trouve cette disproportion des attentes à l’égard de l’un et de l’autre paradoxale. Cela ne veut pas dire qu’il faut, pour autant, accepter les défaillances de l’Union européenne. Il faut essayer de les supprimer, mais il y a un déséquilibre dans les attentes.

Il est aussi intéressant de noter que si les derniers sondages ont montré un déclin de la foi et de la confiance des citoyens en l’Union européenne, on constate la même tendance, mais dans des proportions plus importantes, à l’égard des gouvernements nationaux.

L’Union européenne est un bouc émissaire particulièrement pratique…

Bien sûr. Qu’est-ce que l’Europe? Elle ne peut pas vraiment répliquer. C’est un bouc émissaire commode pour les citoyens, les gouvernements, les hommes politiques. J’ai beaucoup apprécié une récente déclaration de Boris Johnson, le maire de Londres, pourtant en faveur du référendum: « On peut quitter l’Europe, mais cela nous fera juste réaliser que nous avons construit nous-mêmes les problèmes pour lesquels nous la blâmons. »

Donc, en quelques mots, qu’est-ce que l’Union européenne apporte?

Il est difficile de résumer 180 pages en quelques lignes. Je dirais son rôle dans le maintien de la paix. Contrairement à l’Otan, qui trouve son pouvoir dans l’action militaire et alors qu’on évalue en général la puissance d’un État à l’importance de sa force armée, l’Europe a réussi à maintenir la paix non en utilisant la menace, mais en développant des accords commerciaux, en ouvrant les frontières ou encore en instaurant une stabilité politique. Elle tire son pouvoir et assoit son rôle sur les opportunités qu’elle crée, notamment civiles, politiques et professionnelles. Le marché unique est évidemment une autre de ses grandes réalisations. Même les eurosceptiques le reconnaissent. Ils critiqueront non l’existence du marché unique, mais le fait qu’il n’a pas été assez loin.

Que pensez-vous du référendum, « dans ou hors de l’Union? », qui pourrait avoir lieu en Grande-Bretagne? Pourrait-il créer un précédent?

J’avoue que je regarde les référendums avec suspicion. Ils sont souvent l’occasion, pour les citoyens, de se prononcer non sur l’objet de la consultation, mais sur le gouvernement en place. Et si un tel référendum devait avoir lieu en Grande-Bretagne, le problème est qu’il interviendrait dans le pays le plus eurosceptique et où la population connaît et comprend le moins bien l’Union européenne. Quant à l’audit sur l’impact de l’Union européenne au niveau national, il s’agit plus d’une démarche politique destinée à rassurer les conservateurs britanniques. Si David Cameron parvient à établir, de manière chiffrée, les bénéfices de l’Europe, cela m’intéresse. Il est, par exemple, impossible d’évaluer le nombre de réglementations européennes dictant celles des pays membres. Certaines disparaissent, d’autres apparaissent, certaines ne sont que partiellement applicables… Les chiffres qu’on trouve vont de 6% à 85%. 6 à 85% des lois nationales seraient imposées par l’Europe. Evidemment les eurosceptiques penchent pour 85%, mais ils n’ont aucun élément pour le prouver.

Et, dans l’hypothèse où le référendum devait avoir lieu, il pourrait constituer un précédent si les citoyens britanniques optent pour une sortie de l’Union. Mais on est encore loin de cette situation. Il faut d’abord que David Cameron soit réélu. Qu’il y ait un référendum et que les Britanniques votent massivement contre l’Union.

Vous estimez qu’une des solutions est que l’Union européenne s’affirme comme étant une confédération.

En l’état actuel des choses, on a cinq possibilités.

1°Tout arrêter et démanteler l’Europe. Je pense qu’il n’y a pas de réel désir en ce sens et que c’est trop tard.

2° Se focaliser sur le marché unique. La difficulté sera alors d’en définir les frontières.

3° Continuer à vivoter et à résoudre les problèmes lorsqu’ils se présentent. C’est ce qu’on fait depuis un certain temps, mais cela risque d’encore aggraver la situation.

4° Créer un État fédéral, à savoir un État délégant une partie de ses pouvoirs à des instances locales ou régionales. L’idée est impopulaire et pourrait encore davantage diviser l’opinion et les États membres.

5° Enfin prendre une voie médiane et qualifier l’Union européenne de confédération, c’est-à-dire une association de plusieurs États mettant certaines forces en commun.

Selon moi, et plusieurs de mes confrères, l’UE est déjà une confédération mais elle ne se reconnaît pas comme telle. Résultat: la confusion règne. Lui donner un label, une étiquette, permettra peut-être de la rendre plus facilement compréhensible, de commencer à discuter sur une base concrète.

Bio Express

Titulaire d’une chaire Jean Monnet sur la politique de l’Union européenne, John McCormick enseigne ce sujet à l’université d’Indiana, aux Etats-Unis.

Il a aussi exercé un poste de professeur invité aux universités d’Exeter et de Sussex, en Grande-Bretagne, et au Collège d’Europe, à Bruges.

Auteur de plusieurs livres, notamment sur la question européenne et sur l’environnement, diplômé de l’université de Rhodes (Afrique du Sud), de l’University College London et de l’université d’Indiana, il a travaillé pendant 8 ans pour des organisations de défenses de l’environnement avant d’embrasser sa carrière d’enseignant.

Il a également été consultant pour plusieurs organisations internationales dont la FAO et le programme des Nations-Unies pour l’environnement.

http://johnmccormick.eu

John McCormick, « Why Europe matters », Edition Palgrave Macmillan, 198 pages, sortie prévue le 28 juin 2013.

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