Dans les couloirs du Parlement britannique

Posted on 22 juin 2013 par

0


Au Palais de Westminster, qui héberge le Parlement britannique, se mêle politique, traditions et folklore. Visite. Un reportage de Géraldine Vessière dans L’Echo, 22 juin 2013.

 

A court official holds the mace of the Lord President of the Court of Session, during a Doors Open Day. This mace is also known as the Old Exchequer Mace. Made in London in 1667, of silver coated with 24 carat gold, and weighing 17 pounds, it carries the monogram C.R. for the then monarch Charles II.

Un officiel tient le « Mace » du Lord President pendant une journée porte ouverte. Réalisé à Londres en 1667, recouvert d’une pellicule argentée et d’or 24 carat, il pèse près de 8 kilos et porte le monogramme C.R. pour le monarque de l’époque, Charles II.

« Veuillez rester dans le coin s’il vous plait, derrière la ligne. … J’ai dit derrière la ligne ! » intime un huissier en uniforme -queue de pie noir, chemise blanche et nœud papillon assorti. « Silence ! », tonne-t-il. Son badge en argent et or (22 carats) brille sur son torse bombé. Un de ses collègues, identiquement vêtu, traverse solennellement la salle de droite à gauche. Le son de ses pas retentit sur les dalles. Demi-tour militaire. Claquement des talons. « Mesdames et Messieurs, lord Speaker.» L’huissier en chef portant le Mace, long bâton de bois et métal doré, symbole de l’autorité, passe sous le regard de quelques visiteurs. Il est suivi du lord Speaker, en l’occurrence une femme, Baronne D’Souza, et du Gentlemen Usher of the Black Rod, Black Rod pour les intimes, officier de l’ordre de la jarretière. Les lourdes portes de la Chambre des lords se referment sur le cortège. Silence. Public et journalistes devront patienter jusqu’à la fin de la prière de début de séance pour pouvoir entrer à leur tour.

Show démocratique

Un peu auparavant, dans la « House of Commons », Chambre basse du Parlement, le premier ministre David Cameron était soumis à la question. Tous les mercredis midis a lieu « Question time », une joute oratoire entre le premier ministre et les députés. Pendant 30 minutes, le chef du gouvernement est passé au gril, selon un protocole bien établi: 6 questions pour le représentant de l’opposition, 2 pour le troisième parti, si troisième parti il y a, et une pour les Parlementaires auxquels le speaker, président apolitique de la Chambre, aura donné la parole. Les députés se lèvent et s’asseyent comme des pistons espérant attirer l’attention du speaker. Acclamations et huées fusent. Les mots volent, les piques cinglent. C’est à qui brillera le plus.

Le jeu est cependant inégal dès le départ: le Premier, étant le dernier à prendre la parole, il a toujours le dernier mot. « Question time » est un show, c’est du théâtre, où il y a plus de questions que de réponses. C’est à celui qui crie le plus fort, » commente David Wilby, ancien correspondant de BBC Parliament. « Il s’agit de prendre la température et de marquer des points. Le chef de l’opposition et le premier ministre peuvent ainsi essayer de rallier les troupes autour d’eux et d’attirer l’attention des citoyens.» L’événement est un des rares pour lesquels la Chambre des communes fait salle comble. Et nombreux sont les députés contraints de rester debout, le lieu ne disposant que de 450 sièges pour ses 650 élus. Malgré l’excitation du moment, les Parlementaires ne se permettent pas d’écart de langage. Les interventions, fussent-elles vigoureuses, sont parfaitement maîtrisées. On entendra par exemple rarement un « vous avez menti » brutal et sans charme, mais plutôt un « vous avez induit le Parlement en erreur ». La civilité demeure la règle, même si des débordements ont pu être constatés, tant du côté des Parlementaires que du public. Celui-ci ne s’est par exemple pas privé de jeter à l’occasion tracts, farine, fumier voire gaz lacrymogène sur les députés pour essayer de faire entendre sa voix.

Une tradition omniprésente

 

The Queen delivering her speech in 2013

Le discours de la reine lors de la séance d’ouverture du parlement (2013)

Considérée par les Anglais comme la mère des parlements, l’institution britannique impressionne par le maintien de traditions ancrées dans une histoire révolue.

Si le lord Speaker est tenu, chaque jour, de se rendre à la Chambre des lords accompagnée d’huissiers aux aguets et en respectant un parcours précis, c’est que l’exercice de sa fonction n’a pas toujours été sans périls. Plusieurs de ses prédecesseurs ayant été décapités entre le 14e et le 17e siècle, ceux qui reprenaient la fonction avaient intérêt à s’entourer d’une sécurité rapprochée s’ils voulaient continuer à dormir sur leurs deux oreilles. Si le risque de perdre la tête a aujourd’hui disparu, la tradition, elle, est restée.

Si, chaque année, avant la cérémonie d’ouverture du Parlement, des gardes tout de rouge vêtus fouillent les caves du bâtiment pour prévenir un possible attentat à la poudre, c’est parce qu’en 1605, un complot catholique visant à tuer le roi protestant James 1er et à faire sauter la Chambre des lords a été déjoué de justesse.

Si, lors de la même cérémonie, un membre de la Chambre des communes est pris symboliquement en otage par les représentants de la couronne c’est parce qu’au 17e siècle, les relations entre Charles I et le Parlement étaient à ce point tendues qu’un député était pris en otage pour garantir la sécurité du roi. Aujourd’hui, l’otage, en la personne du vice-Chamberlain, est consentant et se prête au jeu de bonne grâce.

Et si la cérémonie se déroule dans la Chambre des lords, c’est parce que toujours le même Charles I (1625-1649) avait en 1642 fait irruption dans la Chambre des communes pour y arrêter 5 Parlementaires. Son coup s’était soldé par un échec et avait entrainé une guerre civile, mais depuis, le monarque n’est plus autorisé dans la Chambre basse du Parlement. Chaque année, Black Rod doit donc se rendre à la « House of Commons » en tenue d’apparat et inviter les députés à rejoindre la Chambre des lords pour écouter le discours de la Reine. Rancuniers ou, officiellement, afin de souligner leur indépendance et leur droit à débattre en l’absence de représentants de la couronne, les députés lui claquent toujours avec autant de conviction la porte au nez avant d’accepter son invitation.

« On ne peut que se demander pourquoi les officiels du Parlement continuent à porter des costumes d’une autre époque, » sourit David Wilby, faisant notamment référence aux clercs qui, du haut de leur perruque, veillent au respect de la procédure lors des débats.

Pourquoi un tel attachement aux traditions ? « Probablement pour se rassurer, estime

Houses.of.parliament.overall.arp

Construit dans un style néo-gothique, le Parlement comprend plus de mille pièces et 3 kilomètres de couloirs. Il abrite, outre la Chambre des lords et celle des communes, les bureaux des commissions Parlementaires, des bibliothèques, des vestibules, des salles à manger, des bars et même des gymnases. L’une des attractions les plus célèbres du palais de Westminster est sa tour de l’horloge, rebaptisée Elisabeth Tower en 2012, pour le jubilé de la Reine. Elle héberge Big Ben, 3e cloche la plus lourde du Royaume-Uni.

Patrick Bresnan, ancien journaliste de The Economist, pour vérifier qu’on continue à aller dans la bonne direction. La Grande-Bretagne croit en l’évolution, pas dans la révolution. On veut bâtir le présent et le futur sur le passé. » Et Lieven De Winter, professeur de droit comparé à l’UCL, de souligner, « le Parlement britannique a plus de 800 ans. Le Parlement belge a été créé en 1831. Notre constitution et notre système Parlementaire avec une monarchie limitée étaient révolutionnaires à l’époque. Aucune tradition n’était à protéger, ou peut-être ne voulait-on pas protéger la tradition car il fallait créer quelque chose de neuf. »

Les marques de l’histoire

L’institution Parlementaire anglo-saxonne est une des plus anciennes en Europe. Ses racines plongent dans le treizième siècle. Longtemps cependant, elle a été inféodée au Roi et son pouvoir était inversement proportionnel à celui de ce dernier. L’évolution vers plus d’autonomie fut lente et parfois chaotique. Il a également fallu que Henri VIII quitte le palais de Westminster à la suite d’un incendie, mais aussi, selon la rumeur, pour fuir les effluves nauséabondes de la Tamise, pour que l’établissement ait enfin, en 1550, une résidence officielle. Et ce n’est qu’au 19e siècle que, suite à un incendie et à la reconstruction de la quasi-totalité du palais, l’immeuble a enfin été pourvu de salles adaptées à ses fonctions. Aujourd’hui, seul le Westminster Hall date encore du 11e siècle. La célèbre tour de l’horloge, qui héberge Big Ben, a été érigée au 19e, comme la Chambre des lords et une grande partie du bâtiment. La Chambre des communes, elle, a dû être reconstruite après la Seconde Guerre mondiale, les bombardements allemands n’en ayant laissé que des ruines.

Architecture confrontationnelle

L’architecte chargé de rebâtir la Chambre des communes a respecté l’aménagement d’origine de la salle: les bancs de la majorité et ceux de l’opposition se font face, séparés par un espace vide et une ligne ne pouvant être franchie. Cet aménagement date de l’époque où les députés se réunissaient dans la chapelle St Stephen. Il reflète toutefois aussi le système électoral britannique. Le système majoritaire à un tour favorise en effet le bipartisme et donc une identification claire des deux forces en présence. La coalition Conservateurs/Libéral-Démocrate actuelle est une exception. « Alors qu’au sein du Parlement belge, où la représentation proportionnelle est la règle, les Parlementaires sont placés dans une sorte d’éventail faisant historiquement une transition de la droite vers la gauche de l’échiquier politique, en Grande-Bretagne, majorité et opposition se font face, dans deux blocs clairement opposés, explique Frédéric Bouhon, assistant et maitre de conférence à la faculté de droit et de science politique de l’université de Liège. En Belgique, la culture du compromis domine, au Royaume-Uni, c’est celle de la confrontation. »

Cette logique est cependant un peu moins évidente dans la Chambre des lords. La majorité de ses membres (647) ne sont en effet pas élus mais nommés à vie notamment en raison de leur carrière et de leur apport à la société. A leur côté siègent encore quelques lords héréditaires (88 sur 760), derniers survivants d’une réforme supprimant la transmission héréditaire du titre, et 25 évêques de l’Eglise anglicane, « un anachronisme qui n’a pas beaucoup d’influence sur le fonctionnement de l’Etat, » estime François Van Der Mensbrugghe, professeur de droit comparé à St Louis.

House of Commons and House of Lords

Discipline de parti

Comme en Belgique, les Parlementaires sont tenus de respecter les consignes de vote dictées par leur parti. Les rebelles sont sanctionnés au mieux, par un avertissement au pire, par l’exclusion de leur groupe politique. « Dans un système Parlementaire, il faut que le gouvernement puisse se maintenir au pouvoir. Il a donc besoin d’une majorité qui le soutienne. Un Parlement sans discipline peut difficilement fonctionner, explique Lieven De Winter. La discipline est même plus stricte en Belgique qu’en Grande Bretagne, car la majorité y est plus fragile. Au Royaume-Uni, la coalition Conservateur/Lib Dem actuelle dispose de 360 sièges, l’opposition de 255. Le premier ministre britannique a donc un peu de marge. » Vu le nombre de Parlementaires à mettre au pas, le système est également plus organisé outre-Manche. Les Whips (mot qui à l’origine signifie fouet) sont chargés de vérifier le respect des consignes. Celles-ci peuvent en outre être plus ou moins contraignantes : le vote est parfois libre, notamment pour les matières soulevant des questions de conscience comme l’avortement ou, plus récemment, le mariage homosexuel, ou, à l’inverse, l’injonction du parti peut ne laisser aucune marge d’appréciation. On a cependant pu, au cours de l’histoire, assister à quelques rébellions. La dernière en date concerne un projet de réforme de la Chambre des lords déposée à l’été 2012. Elle visait à diminuer de moitié le nombre de ses membres ainsi qu’à instaurer leur élection directe. Les conservateurs avaient reçu la consigne impérative de voter en faveur d’une motion limitant la durée des débats mais 91 tories se sont insurgés et ont émis un vote négatif. Vu les tensions suscitées par le projet. David Cameron l’a retiré, au grand mécontentement du vice-premier ministre Nick Clegg.

Publicités