Bébé cherche nounou bien intentionnée

Posted on 13 février 2013 par

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Face à la pénurie de places d’accueil et à leur coût souvent exorbitant, des parents se tournent vers des structures illégales. Par Anne-Cécile Huwart (Dossier complet dans le Moustique du 6 févier 2013)

 « Les bébés comme les plus grands ne recevaient que des biberons, jamais de repas complet, relate Maria. Aux parents qui demandaient si leur enfant avait bien mangé, la responsable répondait qu’il n’avait pas très faim, qu’on n’avait pas forcé. On ne changeait leur couche qu’en fin d’après-midi. Ca sentait mauvais. J’avais souvent envie de vomir. Les plus petits restaient toute la journée dans leur lit. Elle gardait aussi parfois des enfants le soir, elle les emmenait chez ses copines et fumait des clopes devant eux ».

Maria a travaillé quelques mois dans cette garderie peu orthodoxe en région bruxelloise. Un lieu d’accueil ouvert sans autorisation ni formation par une de ses amies en mal d’argent. « Cette personne était couverte de dettes, elle s’est dit que garder des enfants pouvait être rentable », poursuit Maria. Et pour que ce le soit plus encore, elle faisait des économies sur l’hygiène et la nourriture des petits ». Les rares autres « puéricultrices » étaient des copines de la gérante, comme Maria, payées au noir.

Moins chères

Pour les parents aussi, cette formule certes peu idéale était intéressante financièrement : entre 250 et 450 euros par mois et par enfant, soit bien moins que dans de nombreux lieux d’accueil de la capitale. « A Bruxelles, les responsables d’une crèche privée qui payent leur loyer (plus cher qu’en province), toutes les charges patronales et qui respectent bien sûr les normes de sécurité et d’hygiène devraient demander aux parents plus de 800 euros par mois…», souligne Marie-Paule Berhin, responsable du département général de l’Accueil à l’ONE.

Face à la pénurie de lieux d’accueil de la petite enfance – surtout à Bruxelles où l’on assiste à un boom démographique – et face à des prix souvent prohibitifs pour faire garder son bambin dans des lieux privés homologués, certains parents deviennent moins regardants quant au respect de règles… Rarement par choix, surtout lorsque l’on doit jongler avec des horaires professionnels décalés, sans grands-parents à portée de bras. La crèche où travaillait Maria a fermé ses portes après un an et demi d’activités : la responsable ne payait pas son loyer, elle a fini par se faire expulser par son propriétaire. Les parents se sont alors retrouvés sans solution de garde pour leur bébé, du jour au lendemain.

 « Tu veux que je te jette par la fenêtre ? »

Ce cas n’est pas isolé. En avril 2012, la police de la zone Midi a démantelé une crèche clandestine à Anderlecht, sur base d’une dénonciation anonyme. Deux dames en séjour illégal, d’origine brésilienne, y gardaient une douzaine d’enfants. « Les petits étaient bien soignés et bien traités, commente un policier. Ces gardiennes  ignoraient en fait les règles en vigueur en Belgique. Elles ont reçu un ordre de quitter le territoire ».

Des « crèches » illégales ont également été démantelées en France l’été dernier. A Marseille, deux établissements ont été fermés à quelques semaines d’intervalle. Les deux gardiennes ont chacune été condamnées à 12 mois de prison avec sursis et à 12.000 et 15.000 euros d’amende. Les parents issus d’un milieu plutôt « bobo », exerçant des métiers dans l’univers du spectacle ou de l’enseignement, ont expliqué ne pas avoir trouvé d’autre mode de garde. Certains venaient même donner un coup de main ou animer un atelier de temps à autre. Ce qui n’empêchait pas certains de déclarer une heure de garde à domicile tout en confiant ailleurs leur enfant une journée entière pour le même prix… « Ce ne sont ni les premières ni les dernières crèches clandestines, avait alors réagi dans la presse Morgane Turc, l’adjointe au maire en charge de l’enfance. Cela existe dans toutes les grandes villes mais à Marseille, il y en a plein. Les gardes au noir d’un, deux ou trois enfants pullulent. C’est la réalité quotidienne à Marseille ».

Il faut dire qu’ouvrir un lieu d’accueil pour les 0-3 ans dans les règles de l’art relève souvent du défi… A Bruxelles ou en Wallonie, il faut impérativement disposer d’un diplôme d’assistante sociale ou d’infirmière et avoir suivi une formation spécifique de « Chef d’entreprise : directeur/trice de maison d’enfants ». Les petits doivent chacun bénéficier d’un espace minimum de 6m2. Or, à Bruxelles, le m2 coûte cher… L’espace doit être suffisamment aéré et lumineux, ce qui est peu compatible avec un entresol ou  les traditionnels « trois pièces en enfilade » de la capitale. Le personnel doit par ailleurs être qualifié et payé environ 1.900 euros bruts par mois.  De quoi refroidir bien des baby-sitters dans l’âme qui rêveraient d’ouvrir leur propre crèche. « Aimer les enfants, ça ne suffit pas », commente Marie-Paul Berhin.

Martin hurlait

Pourtant, avant, on ne se tracassait pas autant… Le rapport à la garde d’enfants a évolué au cours du siècle dernier. Avant la deuxième guerre, les crèches étaient réservées aux enfants orphelins ou nécessiteux. Elles étaient perçues comme un « mal nécessaire ». Ce n’est qu’après Mai 68 et le début de l’émancipation des femmes que le secteur a connu son développement. Aujourd’hui, les maisons d’enfants participent à l’éducation des tout petits. La qualité de l’accueil se fonde sur le professionnalisme des puéricultrices. « L’idée que toute femme est capable d’accueillir des enfants est battue en brèche », confirme l’ONE.

Mais parfois aussi, un agrément en bonne et due forme ne suffit pas. Pour preuve cette crèche de Schaerbeek homologuée par Kind ‘n Gezin » (le pendant néerlandophone de l’ONE), où une puéricultrice avait suspendu un enfant par les pieds en criant « tu veux que je te jette par la fenêtre ? ». Ou encore dans cette crèche communale de Nivelles où, en octobre 2012, une stagiaire a révélé des cas de maltraitance psychologique : les enfants étaient notamment affublés de sobriquets dégradants: grosse, vermicelle, trou du cul,…

Mais que faire lorsqu’on n’a d’autre choix que de faire garder son enfant ? Pour bien des parents, cette nécessité relève du parcours du combattant. Bénédicte, 39 ans, en a fait l’expérience avec son fils Martin, aujourd’hui âgé de 10 ans. « J’étais seule, son papa m’avait quittée pendant ma grossesse, explique cette publicitaire. Mes parents sont décédés. Je devais travailler à temps-plein. Martin avait deux mois quand je l’ai mis dans une crèche privée, la seule où il y avait de la place. J’allaitais encore mon bébé, je venais tous les midis à la crèche pour le nourrir. On m’a vite fait comprendre que cela dérangeait. Je devais le déposer le matin derrière une ligne rouge qu’il était interdit de franchir. Et le soir, on me le « parkait » juste devant cette ligne, serré dans son maxi-cosy. Il était toujours tout chaud : à mon avis, il devait rester là un bon moment. Mais je ne faisais pas trop la fine-bouche : grâce à une collègue, j’avais bénéficié d’un prix avantageux dans cet établissement ».

Le petit Martin avait des allergies. Lorsque Bénédicte se rend compte que les puéricultrices ne respectent le régime alimentaire spécial de son fils, elle prend son courage à deux mains et le retire de cet endroit. « Je l’ai alors mis chez une dame portugaise qui gardait des enfants au black. Elle faisait ça très bien. Mais un voisin l’a dénoncée et elle a dû fermer ». Martin atterrit alors chez une gardienne encadrée. « Il hurlait quand il arrivait chez elle, poursuit Bénédicte. Alors je l’ai retiré et j’ai prévenu l’ONE ». Le petit arrive alors dans une troisième crèche, privée à nouveau, mais légale cette fois… Pas pour longtemps. « Le responsable en avait marre des pressions de l’ONE et il a décidé de fermer ». Nouveau retour à la case départ. Bénédicte parvient à nouveau à trouver une place en urgence, dans une crèche située à Forest… Nouvelle déception : « C’était horrible : ça sentait la pisse de chat ! Il y avait une table basse à proximité d’une fenêtre. Les enfants regardaient des films violents à la TV. J’ai à nouveau prévenu l’ONE ». Le petit Martin finit par être accepté dans une crèche publique correcte où il put enfin s’épanouir, quelques semaines, le temps de son entrée à l’école.

La Belgique francophone pas si mal lotie

Et pourtant, en comptant les écoles maternelles qui accueillent les enfants dès 2,5 ans, et grâce aux « Plan cigogne », la Communauté Wallonie-Bruxelles affichait en 2011 un taux de couverture d’accueil de 33%, ce qui correspond aux exigences européennes. La moyenne dans l’Union est de 30% (43% en France et… 14% en Allemagne). Bien sûr, la situation varie d’une région et d’une commune à l’autre. Et selon une enquête de la Ligue des familles, plus de 65% des parents se disent satisfaits, voire très satisfaits, du mode de garde de leur rejeton.

Pour améliorer encore ce taux d’accueil, Marie-Paule Berhin plaide pour un fichier centralisé des offres et demandes à large échelle, une sorte de « booking.com » de la petite enfance. Quant à la qualité, la responsable de l’ONE souligne : « Nous établissons des contrôles à chaque ouverture qui nous est signalée. Mais nous ne pouvons connaître et lutter contre les dérives si on ne nous les signale pas. Par ailleurs, ceux qui estiment que nos normes sont trop sévères sont aussi ceux qui dénoncent les mauvaises conditions d’accueil lorsqu’elles se présentent. C’est un peu le serpent qui se mord la queue ».

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Posted in: Bxxl, Social, Société