La chute d’un chanceux

Posted on 29 novembre 2012 par

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Jérôme Kerviel il y a quelques mois, Kweku Adoboli aujourd’hui, les condamnations de fraudes dans le domaine bancaire se succèdent. Mais, loin de se limiter à un problème d’individus, ces phénomènes trouvent leur cause dans un système et la culture qu’il a engendrée. Un article de Géraldine Vessière dans L’Echo.

Southwark Crown Court. Londres. Mardi 20 novembre. Le verdict tombe. Kweku Adoboli, 32 ans, ancien trader d’UBS dans la City de Londres, est condamné à 7 ans de prison dont 3 et demi avec sursis pour abus de confiance. En cause: des transactions fictives, sans contrepartie, montées entre 2008 et 2011, pour dissimuler des pertes et des gains. Celui qu’on qualifie aujourd’hui de Kerviel de la finance britannique, de trader ripou, a fait perdre 2,3 milliards de dollars à la banque suisse. Selon la dizaine d’avocats qui la représentaient pendant le procès, ces fraudes auraient précipité la chute de l’action UBS de 10% et coûté leur poste à plusieurs banquiers dont le patron d’UBS, Oswald Grubel, et le chef de la gestion du risque.
Adoboli est l’auteur de la plus grosse perte de trading dans l’histoire de la finance britannique. Il arrive derrière le Français Jérôme Kerviel, qui a fait perdre 4,9 milliards d’euros à la Société Générale, et le Japonais Yaduo Hamanaka qui, dans les années 90, a entraîné 2,6 milliards USD de pertes pour Sumitomo Corp. L’affaire réveille aussi, outre-Manche, le souvenir douloureux de la chute, en 1995, de la prestigieuse banque Barings, ruinée suite aux manipulations boursières et comptables de Nick Leeson.
Lors du prononcé du verdict, Kweku Adoboli a éclaté en sanglots, déclarant que tout ce qu’il avait fait était pour le bénéfice de la banque – « J’y ai passé mes soirées, je lui ai sacrifié ma vie privée » – et qu’il considérait ses collègues comme sa famille. Le juge, de son côté, lui a reproché d’avoir eu tout pour lui, et d’avoir tout gâché.

Un futur prometteur

Fils d’un diplomate ghanéen de l’Onu aujourd’hui à la retraite, Kweku Adoboli a, enfant, évolué dans le monde de la diplomatie. Il a vécu en Israël, en Syrie ou encore en Irak, où son père était en poste. En 1991, alors âgé de 11 ans, il est envoyé en Grande Bretagne, dans l’internat privé d’Ackworth (Yorkshire), pour poursuivre ses études. Ses professeurs le considèrent comme un élève travailleur et intelligent. Il devient même président des élèves, « head boy », en dernière année, un rôle d’importance dans les écoles anglo-saxonnes. À l’époque, il rêve d’être athlète ou ingénieur chimiste. Sa carrière prendra une autre direction. Au moment de passer par la case « université », il accepte l’offre de l’université de Nottingham et en ressort, en 2003, avec en poche un diplôme en informatique et en gestion, obtenu avec mentions.

Il fait alors ses premiers pas chez UBS. Comme stagiaire d’abord, comme employé ensuite. Suivant la trajectoire traditionnelle, il commence par le « back-office ». Cela lui permet d’apprendre les ficelles du métier, mais aussi les systèmes de contrôle, les règles de conformité, auxquelles sont soumis notamment les traders, et la manière de les contourner. Après 3 ans, il fait partie des élus et passe au « front-office ». Il intègre le « trading floor » dans le département Delta One, chargé de vendre, comme Kerviel, des ETF (« exchange traded funds »), un produit financier considéré comme relativement simple, théoriquement pas trop risqué et calqué sur l’évolution en baisse ou en hausse d’un indice boursier ou sectoriel. Il a alors 26 ans. Il est vu comme une étoile montante du trading. Un an plus tard, il se retrouve en charge d’un portefeuille de 50 milliards de dollars, avec son collègue, John Hugues, âgé, lui, de 25 ans à l’époque.

Amateur de vin rouge, passionné de musique, adorant les concerts ou les expositions, il passe sa vie entre le travail, ses amis et sa petite amie. Il vit dans un appartement à 1.000 livres, ou plus, la semaine, dans le quartier de Whitechapel, à deux pas du trendy Shoreditch.

Quand tout bascule

Après une mauvaise opération en 2008, et la perte de 400.000 dollars, il invente un deal avec une contrepartie fictive pour cacher les mauvais résultats. Un système proche de celui mis en place par Jérôme Kerviel à la Société Générale. N’ayant rencontré aucun obstacle, ayant une impression d’impunité, il continue à utiliser cette méthode quand le besoin s’en fait sentir. Parallèlement, il réalise d’importants profits pour la banque, qui s’empresse de l’en remercier. Entre 2008 et 2010, le « trader prodige » voit sa rémunération variable passer de 19.000 euros à 300.000 euros.

Mais en 2011, un mauvais pari, des pertes atteignant jusqu’à 12 milliards de dollars, des questions posées par ses supérieurs,… Le monde de Kweku Adoboli s’effondre. Un jour de septembre, après un coup de téléphone du « back-office » lui demandant des explications sur certaines pratiques, le golden boy envoie un mail à ses supérieurs dans lequel il reconnaît les opérations fictives et les pertes colossales engendrées. Il est arrêté, mis en détention préventive et un an plus tard, se retrouve devant un jury de la Cour de Southwark.

Pendant les huit semaines de procès, l’accusation et le juge l’ont décrit comme un joueur menteur, arrogant et sans scrupule, motivé par le risque et l’appât du gain, et qui, à quelques paris près, était en passe de faire tomber la banque.
La défense, elle, a présenté l’accusé comme un employé dévoué, victime d’un système. Elle a aussi dénoncé le fait que les supérieurs du trader avaient connaissance des opérations qu’il effectuait. Ils l’auraient même encouragé à continuer dans cette voie, tant qu’il engendrait des bénéfices pour la banque.

Individu ou système?

« Comme dans de nombreux cas similaires, le trader est présenté comme un cas isolé, un mouton noir, un outsider. L’accusation et l’institution mise en cause transforment l’individu en bouc émissaire », commente Andre Spicer, professeur à la Cass Business school, spécialiste du comportement des organisations. « L’accusé peut, bien sûr, avoir des problèmes personnels, mais il faut aussi remettre en cause le système en place, la culture de l’organisation et celle de la City. Chez UBS, comme dans d’autres institutions similaires, la prise de risque était encouragée. Beaucoup des collègues et supérieurs directs d’Adoboli étaient au courant de ce qu’il se passait. Il n’est pas étonnant qu’il y ait eu tellement de pertes. Il faut que la banque, les banques, se remettent profondément en question et instaurent un système favorisant la poursuite de bénéfices sur le long terme, et non les profits à court terme. Cela passe par la sélection des employés, leur formation, le comportement des supérieurs ou encore le changement du système de rémunération. » Andrew Clark, de PricewaterhouseCoopers, lui, plaide pour un meilleur contrôle sur le « trading floor », mais aussi pour l’adoption de mesures de base, comme s’assurer que les traders – « qui sont sous haute pression, vivent des choses très intenses, sont lessivés en fin de journée et se sentent différents du reste du monde », résume un banquier – prennent des vacances et se déconnectent totalement de leur métier pendant celles-ci.

Et UBS?

Peu après l’arrestation de Kweku Adoboli en septembre 2011, la Financial Services Authority (FSA), et son homologue suisse, Finma, avaient lancé une enquête sur les fraudes opérées au sein d’UBS. Elles ont attendu la décision des juges avant d’annoncer les leurs, mais une fois le verdict tombé, elles n’ont pas tardé à faire connaître leurs sentences. La FSA a ainsi condamné UBS au payement d’une amende de £29,7 millions et Finma a annoncé le lundi 27 novembre une série de sanctions, dont l’interdiction pour UBS de procéder à de nouvelles acquisitions dans ses activités de banque d’investissement.
L’institution n’avait cependant pas attendu le verdict dans l’affaire Adoboli ni les décisions des régulateurs pour prendre des mesures. Elle avait notamment annoncé fin octobre/début novembre son intention de se retirer partiellement du secteur de la banque d’investissement, particulièrement des titres à revenu fixe, ainsi que la perte de 10.000 emplois dans les deux prochaines années.
Il faut dire qu’elle n’est pas encore au bout des scandales. UBS devra encore justifier son rôle dans la manipulation du Libor. La banque, et plusieurs de ses homologues, font actuellement l’objet d’enquêtes à ce sujet sur trois continents.

Page d’UBS sur le sujet

La fraude de Kweku Adoboli expliquée par Bourse Investments 

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