« Une sortie de la Grande-Bretagne de l’Union: très mauvaise idée »

Posted on 25 juillet 2012 par

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La Grande-Bretagne ne se dirige pas nécessairement vers une sortie de l’UE. Mais les Britanniques ne pourront jamais apporter leur soutien à un nouvel approfondissement. UN article de Géraldine Vessière paru dans L’Echo le 25 juillet 2012.

La Grande-Bretagne s’interroge de plus en plus sur son rôle au sein de l’Union européenne. David Cameron s’est récemment dit prêt à un referendum sur le sujet alors que William Hague, ministre des Affaires étrangères, a annoncé un examen des compétences de l’Union et de l’impact de celles-ci sur les intérêts britanniques. Coincé entre la peur de perdre sa souveraineté et celle de perdre son influence, le pays est dans une position délicate. Interview avec Robin Niblett, directeur du think tank Chatham House.

Qu’est-ce qui a poussé la Grande-Bretagne à rejoindre la CEE alors que le pays avait toujours regardé le projet avec scepticisme?

Churchill était plutôt favorable au projet européen, mais pas pour la Grande-Bretagne. Au sortir de la guerre, on était au bord de la banqueroute, mais on misait sur notre statut d’empire et sur nos relations privilégiées avec les pays du Commonwealth pour nous en sortir. Vingt ans plus tard, on s’est rendu compte que cela ne fonctionnait pas. Les années 60 et le début des années 70 ont été très difficiles: la Grande-Bretagne avait perdu ses colonies et donc son accès privilégié aux pays du Commonwealth. Elle enregistrait aussi de très faibles performances économiques. La situation était telle qu’elle a dû demander l’aide du FMI en 1976. Parallèlement, les pays membres de la Communauté économique européenne renouaient avec la prospérité grâce notamment au plan Marshall et à la croissance allemande. La conclusion a donc été qu’il valait mieux être à l’intérieur de la CEE qu’à l’extérieur.

La Grande-Bretagne a intégré l’Union européenne pour des raisons économiques. Elle pourrait la quitter également pour des raisons économiques…

Une grande partie de la population et des hommes politiques continuent effectivement à ne voir l’Union européenne que sous cet angle.

Le fait est que le nombre d’eurosceptiques augmente. D’une part, les Britanniques refusent d’être associés à la crise de la zone euro, d’autre part, ils sont de plus en plus nombreux à penser que la « surréglementation » européenne, notamment dans la sphère sociale et environnementale, et la lourdeur de la bureaucratie empêchent le pays de sortir de récession.

Que veut la Grande-Bretagne?

La majorité des Britanniques ne veulent pas quitter l’Union européenne. Il y a par contre une crainte croissante que le mouvement vers une Europe plus intégrée ne nous exclue du processus de décision et n’affaiblisse notre pouvoir d’influence. La question est: « la Grande-Bretagne peut-elle être certaine que les accords conclus au sein de l’Eurozone ne la désavantageront pas? » Cette peur est un argument de plus en plus solide pour demander une renégociation des conditions d’adhésion de la Grande-Bretagne à l’Union.

Le problème est que, même si la majorité des États membres ne souhaitent pas nous voir en dehors de l’UE, je pense qu’aucun d’entre eux n’est prêt à une telle renégociation. On aura donc un choix important et difficile à faire.

Nous dirigeons-nous vers une sortie de la Grande-Bretagne de l’Union?

Ce serait une très mauvaise idée. Nous sous-estimons l’importance d’être associé aux discussions et à la confection des réglementations européennes. Le Royaume-Uni a beaucoup à gagner à faire partie du marché unique. En sortir serait une vision à très court terme. Nous serions aussi affaiblis dans les négociations avec des pays comme la Chine ou l’Inde, avec lesquels nous souhaitons accroître nos relations.

Je partage cela dit l’opinion selon laquelle les directives, notamment celles concernant le temps de travail, sont trop restrictives. Ce n’est toutefois pas une raison suffisante pour sortir de l’Union. Un de nos récents sondages révèle que 31% des Britanniques interrogés voudraient rester au sein de l’UE et 26% aimeraient que la Grande-Bretagne n’en fasse pas du tout partie. C’est entre ces deux extrêmes que se situe la marge de manoeuvre.

Pourquoi, dans ce cas, ne pas participer au mouvement d’intégration européenne?

Il n’y a aucun soutien populaire pour cela. Celui qui oserait s’y aventurer commettrait un suicide politique.

Qu’est-ce que la Grande-Bretagne a apporté à l’Union?

Beaucoup. Nos représentants sont considérés comme constructifs dans les négociations et efficaces dans la rédaction de directives claires et pratiques. Notre présence permet aussi d’équilibrer le rapport de forces entre la France et l’Allemagne.

On a joué un rôle important principalement dans trois ou quatre domaines: la création du marché unique – où la collaboration entre Thatcher, Kohl et Mitterrand a été décisive -, l’élargissement de l’Union – notamment aux pays de l’Est après la chute du communisme -, la position de l’UE sur les questions environnementales ou encore la politique étrangère, entre autres en Iran et en Syrie. Je ne parle pas de la politique de défense. Sur ce point, la Grande-Bretagne a toujours voulu garder sa souveraineté et a bloqué toute tentative d’unification.

Londres est souvent vu sur le continent comme freinant l’évolution de l’Union…

C’est vrai. Le pays s’est toujours méfié d’une plus grande intégration politique. Tout d’abord, la Grande-Bretagne ne croit pas qu’un tel projet puisse être mené à terme. La population britannique ne renoncera jamais à la souveraineté britannique.

Elle n’y a pas non plus d’attachement émotionnel. La Grande-Bretagne est une île. Elle a eu son propre empire, elle n’éprouvait pas le besoin de faire partie d’une Europe qui se reconstruisait. Cette perception a été renforcée avec le temps par les hommes politiques et la presse, parfois aux mains d’actionnaires eurosceptiques.

Enfin, jusqu’au milieu des années 90, le pays était défavorable, à l’instar des Américains, à l’émergence d’une Union européenne faisant contrepoids aux Etats-Unis. Le paradoxe est que si aujourd’hui les Etats-Unis ne redoutent plus un monde multipolaire et n’appréhendent plus l’Europe comme un contre-pouvoir, cette inquiétude existe toujours en Grande-Bretagne, certes de manière plus ténue.

Quelles sont les principales valeurs guidant l’attitude de la Grande-Bretagne à l’égard de l’Union européenne?

C’est assez ironique. La Grande-Bretagne partage plus les valeurs européennes qu’américaines, notamment à propos de la peine de mort, de la coopération au développement ou encore du droit des femmes. Culturellement par contre, nous sommes très différents. Nous sommes incroyablement autonomes. Nous n’avons pas besoin d’une Cour de justice supranationale nous dictant ce que nous devons faire ou comment renforcer les valeurs européennes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, nous sommes demeurés fidèles à celles-ci alors que dans le reste de l’Europe, elles étaient bafouées. Et je pense qu’aujourd’hui, quelque part profondément ancré en Europe, les populations ne font pas confiance en leur gouvernement. Elles ont donc délégué une partie de leur pouvoir à ces institutions judiciaires supra étatiques, mais nous, nous n’avons pas besoin de cela.

Propos recueillis par Géraldine Vessière

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