Voyage au centre de la Tate

Posted on 3 juin 2012 par

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Quatre musées, 68.000 ouvres, 7,4 millions de visiteurs, 19 millions d’internautes en 2010-2011, la Tate est un des établissements culturels les plus fréquentés au monde. C’est aussi une machine bien rodée. Visite guidée. Un article de Géraldine Vessière paru dans Trends Tendances

«Nous sommes heureux d’annoncer la création d’un nouveau programme international : BMW Tate Live : Performance room. Etalé sur quatre ans, il offrira aux artistes un espace d’expression exclusivement virtuel», s’enthousiasme, avec son habituelle énergie, le nouveau directeur de la Tate Modern, le Belge Chris Dercon. «Nous avons aujourd’hui près de 20.000 visiteurs sur notre site. Il nous semblait logique de développer un programme qui leur était spécialement dédié», continue-t-il. Mi-octobre, la Tate annonçait BMW Tate Live, une semaine plus tôt, elle présentait l’Oil Tank, future extension du musée. Fin juillet, elle lançait deux nouveaux partenariats, l’un avec Vodafone pour Tate Debates, l’autre avec la Guaranty Trust Bank, institution financière basée au Nigeria, pour promouvoir l’art africain.
Programmes culturels, projets d’expansion, acquisition d’£uvres d’art, expositions temporaires, applications pour iPhone, nouveaux partenariats, la Tate n’arrête pas. Elle multiplie les annonces, les projets et les expositions ambitieuses tout en restant fidèle à ses rendez-vous habituels comme le Turner Prize ou l’Unilever Series, un programme qui, chaque année depuis 12 ans, demande à un artiste de concevoir une création originale pour l’ancienne salle des turbines. En 2010, Ai Wei Wei a recouvert le sol de 100 millions de graines de tournesol en porcelaine dans Sunflowers Seeds. En 2004, Olafur Eliasson y a invité le soleil pour son projet The weather. Et ce ne sont que quelques exemples.
«Le musée est un espace en mouvement. Il est perpétuellement changeant. Les gens viennent vers nous avec de nouvelles demandes, de nouvelles attentes. Nous devons tenter d’y répondre, confie Chris Dercon. Les visiteurs ne veulent plus d’un musée du style de ceux d’il y a 30 ans. Ils veulent être partie prenante. Nous devons nous adapter à cette évolution en créant quelque chose d’unique. La Tate est un musée on the move, un musée in progress.»

Institution tentaculaire

Créée pour héberger la collection de peintures et de sculpture anglo-saxonnes de Sir Henri Tate, The National Gallery of British Art, future Tate, a vu le jour en 1897 dans l’ancien pénitencier Millibank, où se trouve l’actuelle Tate Britain. A l’époque, sa collection ne comptait que quelques 245 £uvres.
L’institution a été rebaptisée officiellement Tate Gallery en 1932. Elle a aussi, par la suite, ouvert Tate Liverpool en 1988, et Tate St Ives en 1993, dans les Cornouailles, ce qui a contribué au développement économique local. Selon le rapport annuel 2010-2011 de la Tate, les visiteurs de Tate Liverpool auraient été amenés à dépenser quelques 5 millions dans la ville.
En 2000, est née la petite dernière, la Tate Modern. Elle s’est installée sur les bords de la Tamise, dans une ancienne centrale électrique transformée en musée par les architectes Herzog & de Meuron.
Aujourd’hui, la mission de la Tate est d’accroître la connaissance, la compréhension et la découverte de l’art britannique moderne et contemporain. Depuis 1917 elle est aussi responsable de la collection nationale d’art international et britannique d’après 1900.

Puissance commerciale

L’organisation, qui affiche 119,3 millions de livres de dépenses – 70 % pour les frais opérationnels et 30 % pour les investissements – et 122,6 millions de livres de revenus bruts en 2010-2011 est en majorité financée par ses ressources propres. Celles-ci s’élevaient en 2010-2011 à 56 % des revenus bruts (62 % des revenus opérationnels) contre 44 % (38 % des revenus opérationnels) pour les subsides publics. Ces cinq dernières années, les premières ont augmenté de 15 % alors que les secondes ne croissaient que de 5 %.
Un autre élément poussant les musées à développer les ressources propres est la tendance presque constante des pouvoirs publics à limiter leur intervention dans le secteur culturel. Dans le cadre de son plan d’austérité, le gouvernement britannique a par exemple annoncé l’année dernière une réduction des aides apportées aux musées de 15 % sur quatre ans.
La première source de revenus privés de la Tate provient de Tate Enterprises. Avec sept magasins permanents, plusieurs échoppes temporaires liées à certaines expositions, huit cafés ou restaurants, de nombreuses publications, dont les catalogues d’expositions, et produits dérivés -en ce compris la production de miel venant des ruches installées sur les toits des Tate Modern et Britain, son activité a rapporté un peu moins de 27 millions de livres en 2010-2011, soit 22 % des revenus bruts totaux. Côté mécénat, les revenus dégagés des activités de collecte de fonds se sont élevés à un peu plus de 20.050 livres et les donations d’£uvres d’art ont atteint un montant de 4,3 millions de livres.

Force d’attraction

L’importance des ressources propres influence-t-elle les choix artistiques ? «Personnellement, j’ai toujours été habitué à travailler de cette manière, répond Chris Dercon. Lorsque je dirigeais PS1 aux Etats-Unis, on fonctionnait exclusivement avec des ressources propres. La Haus der Kunst est le seul endroit où j’ai travaillé et qui était financé à 100 % par le public. Cela me poussait juste à vouloir aller plus loin, à faire plus. On a besoin des investisseurs privés. L’art s’est toujours développé grâce au mécénat. Par contre, la Tate rencontre un succès tellement énorme qu’on se doit de monter des expositions ou des événements temporaires ayant un certain retentissement. Nous sommes un média de masse. On doit, comme une entreprise, présenter des produits phare pour attirer le plus grand nombre tout en étant capable de toucher un plus petit nombre avec un sujet spécifique. Sans une exposition sur Gerhard Richter, on n’aurait pas la possibilité de parler de l’Allemagne dans les années 1970 à 1990. Et les deux ont autant d’importance.»
Dans cet esprit, les Tate ont organisé des expositions sur Eadweard Muybridge, Francis Alijs, Miró, Picasso ou encore Gauguin. Cette dernière, Gauguin, faiseur de mythes, a d’ailleurs rejoint le top trois des meilleurs taux de fréquentation du musée. Tablant sur l’affluence que les Jeux olympiques vont déclencher, la Tate a aussi programmé des événements qui, à coup sûr, vont drainer un large public pour l’été 2012. Parmi ceux-ci, une rétrospective consacrée à l’artiste, controversé mais populaire, Damien Hirst.
Et Chris Dercon de poursuivre : «La direction d’un musée n’est pas très différente de celle d’une entreprise. Nous avons un département marketing, un service clientèle, nous devons créer un environnement propice au travail. En même temps, nous travaillons avec des gens qui doivent prendre des décisions subjectives. Pourquoi choisir de présenter tel ou tel artiste ? Pourquoi donner telle structure ou telle ligne directrice à une exposition ? Ce sont des questions entraînant des réponses réfléchies, prises par des personnes connaissant la matière, mais qui restent subjectives. Il est donc important d’être entouré de collègues auxquels on peut faire confiance.»

La Tate Modern, locomotive ?

La Tate Modern est celui des quatre musées qui attire le plus de visiteurs. Cinq millions, contre 1,6 million pour la Tate Britain, 606.000 pour la Tate Liverpool et 199.000 pour Tate St Ives. Créée il y a un peu plus de 10 ans dans une ancienne centrale électrique, elle a rapidement été victime de son succès. Dès les premières années, elle enregistrait quatre millions de visiteurs au lieu des deux millions escomptés. Bien plus que ce que le lieu ne pouvait absorber. Résultat : des travaux d’extension du bâtiment, notamment par la réaffectation de l’ancienne cuve à mazout, l’Oil Tank, et la construction d’un nouvel immeuble conçu par les architectes Herzog & de Meuron, sont actuellement en cours. Ils devraient augmenter de 70 % l’espace dont le musée bénéficiera pour ses expositions, spectacles et programmes éducatifs. La première phase des travaux, l’Oil Tank, devrait être terminée juste à temps pour les JO. La deuxième ne le sera pas avant 2016.
Mais pour le nouveau directeur de la Tate Modern, les défis vont bien au-delà de la brique et du ciment. «La Tate Modern est entrée dans sa troisième phase. La première, qui s’est étendue de 2000 à 2005, était consacrée à la création d’une marque et à l’affirmation de son existence. La deuxième a vu le positionnement de la marque, en d’autres termes le développement de sa crédibilité, et son élévation au rang des plus grands, aux côtés du MoMA (Ndlr, Musée d’art moderne de New York) ou du Guggenheim. Aujourd’hui, il s’agit d’adapter la marque aux évolutions du monde de l’art et aux nouvelles demandes du public», souligne Chris Dercon. Parallèlement, nous sommes confrontés à l’ouverture de l’Occident vers l’art contemporain d’autres régions, notamment de Chine, de Turquie ou du Moyen-Orient, et, plus généralement, à la question de ce qu’est l’art d’aujourd’hui, l’art après Duchamps. C’est devenu une discipline de plus en plus perméable qui en intègre d’autres comme la vidéo ou l’art du spectacle. Le plus grand défi est d’accepter les changements qui s’opèrent dans notre société et de leur trouver une forme d’expression, de créer une plateforme qui en tienne compte.»

Géraldine Vessière

Un Belge à la Tate

Les Tate se sont…

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Posted in: Culture, Economie