« Imaginer un design? Facile. Le produire, par contre… »

Posted on 3 juin 2012 par

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Naked Shape © Yosuke Otomo

Naked shape. Craft and Industry Exhibition. Reciprocity 2012 © Yosuke Otomo

De Pékin à New York, Londres à Paris, Bruxelles à Liège, les semaines ou festivals du design forment un réseau, se multiplient, se répondent, se concurrencent. Pourquoi un tel intérêt? Enquête. L’Echo, 2 juin 2012
Alors que la Milan Design Week, la Mecque du Design, fermait ses portes fin avril, que l’ICFF, l’International Contemporary Furniture Fair de New York, battait son plein début mai et que la Clerkenwell design week lui succédait à Londres, les 22 et 23 mai, on annonçait déjà les festivals de l’automne. En Belgique, Design Septembre Brussels se déroulera du 6 au 30 septembre. Reciprocity, la nouvelle formule de la biennale liégeoise, prendra ses quartiers dans la Cité ardente du 5 au 28 octobre etInterieur, le plus ancien salon belge du design s’établira à Courtrai, du 20 au 28 octobre. De l’autre côté de la Manche, le London Design Festival, vient également d’annoncer en grande pompe sa 10e édition. Il animera la capitale britannique du 14 au 23 septembre, juste après la Fashion Design Week. Et ce ne sont là que quelques­unes des… 87 semaines, voire plus, du design qui ont émergé de par le monde ces dix dernières années. La notion de « semaine » étant un concept aux frontières temporelles floues, s’étendant de 3 jours à 3 semaines, selon les lieux et les événements.
« En 2002, lors de la création de la biennale du Design de Liège, il y avait nettement moins de concurrence, c’est vrai », reconnaît l’instigateur de l’événement, Paul­Emile Mottard, député provincial en charge de la Culture. « Nous voulions, à l’époque, faire de Liège un pôle du design, afin de souligner la créativité de la région mais aussi de soutenir ce secteur de l’économie. Le ministre Marcourt a créé Wallonie Design et nous, nous avons mis sur pied la biennale. »

Rencontre, promotion et visibilité
L’événement le plus important dans ce domaine est la foire milanaise. Manifestation incontournable dans le milieu et qui a le plus grand rayonnement international, elle combine la promotion d’une industrie bien ancrée et celle de jeunes créateurs émergents. Berlin, Paris, New York, voire Londres, ont aussi leur place, mais leur influence est plus régionale. Le London Design Festival se targue cependant d’attirer, après 10 ans, 350.000 visiteurs.
Ces événements font également leur apparition au Moyen­Orient et en Asie, où ils se développent rapidement. Le potentiel économique de villes comme Pékin et Shanghai et de certains de leurs habitants attire de plus en plus de designers et de galeries étrangères. « Les semaines du design sont souvent apparues dans un second temps, dans la continuité de foires préexistantes », analyse Giovanna Massoni, directrice artistique de Reciprocity. « À Milan, il y a d’abord eu la foire du meuble avant la Milan Design week. On observe le même phénomène à Paris. » En Belgique, le phénomène inverse semble s’être produit. Les design week ont davantage été créées pour développer un secteur que pour promouvoir un business florissant. « De par la présence d’industries dans la région, Liège était importante au début du design. On a aussi beaucoup de designers, d’architectes et d’écoles de design, mais il n’y a pas de tradition récente et visible dans ce domaine », continue Giovana Massoni.

Promouvoir son image

KidsDrivenDesign

KidsDrivenDesign. Reciprocity 2012 © Jean-Antoine Dutreuill

Qu’est­ce qui explique l’émergence, en une dizaine d’années, de tant d’événements de ce type? « On a créé Design September Brussels en 2006 pour répondre à un besoin dans le secteur », explique Delphine Vercauteren, directrice artistique. « Il n’y avait pas de musée consacré au design et les acteurs du secteur cherchaient un moyen de promotion, d’exposition et de rencontre. L’événement est passé de 1 à 3 semaines à cause de la demande des exposants, des designers, des galeries, mais aussi du public.
Le design est aujourd’hui entré dans les moeurs. Il est devenu un mode de vie voire un élément d’identification, que ce soit au niveau individuel ou de l’entreprise. Sa légitimation et sa vulgarisation peuvent avoir contribué au développement de ces manifestations. Mais, selon Marcus Fairs, rédacteur en chef de « Dezeen », webzine consacré à l’architecture et au design, une des explications doit aussi être trouvée dans une compétition croissante entre villes. « Les déplacements étant devenus plus faciles, notamment grâce à l’euro et à l’apparition de compagnies aériennes low cost, les gens ont commencé à voyager davantage. Les villes ont alors entrepris une sorte de bataille pour les attirer. Elles ont d’abord essayé de répliquer le phénomène créé par le Guggenheim, de Bilbao, mais cela coûte cher et, si chaque ville se dote d’une galerie ou d’un musée un peu fou, cela perd de son intérêt. Elles ont alors lancé des festivals, du design, mais aussi de la mode, de la musique, du théâtre. C’était moins cher tour en étant susceptible d’attirer pas mal de monde. »
Ces événements peuvent, de fait, avoir un impact plus ou moins grand sur l’image des villes voire des régions, et sur leur économie ainsi que celles des entreprises locales. « Des 450.000 euros que représentent le budget de la biennale, deux tiers sont investis en Wallonie et servent à payer les sous­traitants », souligne Stéphanie Koch de Wallonie Design, nouvel organisateur de Reciprocity. À Milan, l’impact financier est encore plus grand. Le festival a attiré plus de 330.000 visiteurs en 2012 et selon un article de « DNews Milano », rien que les besoins d’hébergement auraient rapporté 150 millions d’euros à la région, et ceux de transport 3 millions. Quant aux restaurants de la ville, ils auraient enregistré, en moyenne, une augmentation de 20% des réservations

Reconversion
Kwok Wing Lam. Wound. Memorabilia. Reciprocity 2012Les designers étant souvent de petites entreprises, soutenir le design serait aussi une manière de soutenir l’économie. « C­Mine par exemple, récemment créé à Genk, est une décision des politiques de réorienter une industrie en déclin vers le tertiaire, les PME et le design », explique Johan Valcke, directeur de Design Vlaanderen. « Il y a une certaine croyance que le design peut aider les industries moribonde à contribuer à leur reconversion, poursuit Marcus Fairs, mais ce n’est pas aussi simple que cela. Il est facile d’imaginer un nouveau design. Le produire par contre est plus compliqué. Beaucoup des prototypes présentés dans les festivals restent au stade expérimental. J’ai parfois l’impression que ces festivals et semaines du design sont bâtis sur une illusion de succès économiques. L’industrie du design, que je définis ici comme la production d’objets pour la maison, n’est pas riche. Les grandes entreprises italiennes font leur chiffre d’affaires grâce aux commandes venant de Shanghai ou de Dubai, où il y a des sous et un besoin de meubler les nouveaux buildings, pas grâce à celles venant de Paris ou de Londres. Ces festivals sont cependant une bonne vitrine. »

Géraldine Vessière

Une clairière à Londres

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