Ensemble sous le même toit

Posted on 15 mai 2012 par

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Un Belge sur dix serait prêt à passer le cap de l’habitat groupé. Mais comment éviter de se taper dessus ?, article par Anne-Cécile Huwart dans Moustique

Hubert van Ruymbeke et son épouse Martine sont des pionniers dans le monde de l’habitat groupé en Wallonie. En 1978, ils ont le coup de foudre pour une ferme en ruine au cœur de la campagne brabançonne. Avec quatre autres couples et un prêtre, ils entreprennent de la rénover pour y vivre et y bâtir ensemble un projet de solidarité : la Ferme de Louvranges. « Nous étions des enfants de Mai 68…, commente Hubert van Ruymbeke. Chaque famille occupe une aile de la ferme et aménage un appartement pouvant héberger une personne traversant une période difficile, moyennant un loyer modéré. En près de 35 ans, la ferme en a accueilli près de 220 habitants. Les cohabitants, locataires et propriétaires, partagent la cour intérieure, un grand jardin et un repas par mois.

Ce concept d’habitat groupé est né au Danemark dans les années septante. Après un long creux, il connaît un nouveau boom depuis 2000. L’ASBL Habitat et Participation a répertoriés 150 projets du genre à Bruxelles et en Wallonie. « Mais tous ne sont pas inscrits chez nous, note Laurent Vanderbeck, écologue social au sein de l’ASBL. On estime qu’il devrait en avoir le double ».

La Ferme de Louvranges, Photo Hubert van Ruymbeke

La crise du logement, la hausse des prix de l’énergie et un certain effritement des structures familiales ne sont pas étrangers à cette nouvelle vague. Mais si ce mode de vie a séduit se plus en plus, il reste marginal. D’après le sondage Moustique/Humo/Fintro, seul un habitant sur dix serait prêt à passer le cap.

Ceux qui se lancent dans l’aventure affichent des préoccupations économiques mais aussi sociétales. « Aujourd’hui encore, les populations des régions moins industrialisées vivent en petites communautés, explique Kathrin Mc Camant et Charles Durret, architectes initiateurs du cohabitat aux Etats-Unis. Ils connaissent leurs familles respectives, leurs faiblesses et leurs capacités. Cela leur procure une forme de sécurité et d’identité. Le cohabitat constitue le modèle contemporain de ce mode de vie ».

Ce modèle remet en cause l’un des éléments essentiels en Occident : l’hyper individualisme. « Organiser sa vie quotidienne avec vingt autres familles, quand on a été éduqué à le faire comme bon nous semble est un défi de taille, explique Matthieu Lietaert, auteur de « Le cohabitat – reconstruisons des villages en ville ». C’est une petite révolution ».

 Retour à l’essentiel

 Nathalie, 32 ans, a fait le saut il y a trois ans. « J’en avais marre de la ville, de cet anonymat, de cet individualisme, explique-t-elle. Je rêvais d’un lieu de partage, de rencontre, d’entraide, d’un retour à la nature et à l’essentiel ». Elle répond alors à une annonce sur le site de l’ASBL Habitat et Participation. Deux couples cherchaient d’autres personnes pour rénover une ferme près de Dinant. « Il y a eu quelques réunions, note Nathalie. C’était très festif. Et on s’est lancé ». La jeune femme goûte vite au plaisir de la vie au vert, aux barbecues qui s’improvisent, à cette solidarité entre voisins. « C’est agréable de pouvoir frapper à la porte d’à côté pour demander une tomate à 9 heures du soir, poursuit-t-elle. Les parents s’organisent pour les gardes d’enfant, les trajets en voiture ».

L’habitat groupé n’implique pas nécessairement l’exode urbain. A Haren, au Nord de Bruxelles, une nouvelle maison abrite depuis peu cinq ménages. Ce bâtiment passif intègre plusieurs terrasses, un jardin et un salon commun. Une parfaite isolation acoustique permet aux familles et aux célibataires de mener leur vie sans empiéter sur celle des autres. Certains partagent des repas, d’autres pas. « Sans cette mode d’acquisition commune, je n’aurais jamais pu avoir un tel appartement moderne avec un grand jardin », commente Virginie, 38 ans, célibataire.

La Feme de Louvranges, photo Hubert van Ruymbeke

Le « cohousing » permet donc souvent de réaliser un idéal personnel, d’obtenir le cadre de vie que seul, on n’aurait jamais pu obtenir. C’est l’une des principales motivations de ceux qui se lancent dans l’habitat groupé. Ce modèle commence d’ailleurs à intéresser les investisseurs immobiliers. « Les promoteurs essayent de surfer sur la vague, commente Laurent Vanderbeck. Mais en général, ce sont les habitants qui décident de l’agencement des lieux. Sans cela, le projet risque d’être sans âme ».

 Logements « Tanguy »

A Incourt, dans l’Est du Brabant wallon, c’est pourtant la commune qui a investit dans une forme d’habitat groupé. Pour éviter l’exil de ses habitants, en raison de l’escalade des prix de l’immobilier, elle a bâti un complexe de 43 logements intergénérationnels, sur le site de la carrière d’Opprebais. L’implantation des petits immeubles facilite les rencontres et les discussions entre voisins, comme dans un village. Et pour aider les jeunes à quitter le cocon familial sans risque financier, elle a aussi créé six logements « Tanguy ». Chacun a sa chambre et partage des communs : cuisine, salon, buanderie,… Un peu à la manière d’un kot pour étudiants, sauf qu’ils n’en sont plus. « Notre objectif est de permettre aux jeunes qui ont grandi ici de rester vivre dans leur région, explique le bourgmestre Léon Walry. Notamment parce qu’elles se connaissent depuis longtemps, les différentes générations n’ont pas de problème de cohabitation au sein du même lotissement. Bien sûr beaucoup rêvent encore de leur maison quatre façades entourée de haies. Mais cet idéal est de moins en moins accessible ».  

L’idéal de la vie communautaire comporte aussi ses limites, urbanistiques, fiscales et juridiques notamment. Pour aider les cohabitants à s’y retrouver, Habitat et Participation offre gratuitement des conseils. « L’habitat groupé n’est pas encore très encouragé par les pouvoirs publics, commente Benoît Debuigne. Certaines communes sont réticentes. Le voisinage pense encore parfois voir débarquer des espèces de hippies fumeurs de drogues ! ».

Quel que soit le projet, il s’agit de bien choisir ses partenaires. « On rêve souvent d’impliquer ses amis, souligne Hubert van Ruymbeke. Mais c’est rarement avec eux qu’on réalise ses ambitions ». Peu se connaître comporte aussi des risques : Nathalie fait l’expérience de ces interminables discussions entre les conciliants et les psychorigides, les trop gentils, les paranos et les vrais casse-pieds. « On ne se connaissait pas bien finalement. Petit à petit, certains masques sont tombés. Aujourd’hui il y a même des clans ».

Pas de chef

Un projet d’habitat groupé fonctionne d’ordinaire sur le consensus. « Il n’y a pas de chef, explique Nathalie. On l’a voulu comme ça dès le départ. C’est sympa mais parfois c’est bien d’avoir quelqu’un qui tranche ». Hubert, lui, assume. « Bien sûr, cette formule est fragile et le risque de stagnation existe, commente-t-il. Mais la ferme de Louvranges tient la route depuis 1978 ». La recette ? « Notre projet social constitue notre force, il nous lie par-delà nos différences, commente Hubert. Pour que ça marche, mieux vaut jouer cartes sur table dès le début. « Il est capital de vérifier avec rigueur et sans fausse complaisance ou intérêt partisan s’il existe bel et bien un consensus clair et transparent sur les motivations de chacun. Nous avons eu le bon sens de ne pas mettre la barre trop haut. Mieux vaut ne pas trop attendre des autres. Cela évite les déceptions… Un projet communautaire n’a de sens que s’il permet de vivre un plus qu’on n’aurait pas pu vivre sans lui ».

Utopiste ?

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Posted in: Société