Révolte contre l’enfant roi

Posted on 10 décembre 2011 par

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Programmés et choyés, nos enfants se transforment en tyrans. Dans « Dors et fais pas chier », un jeune père se rebelle contre cette dictature. Par Anne-Cécile Huwart, dans Moustique

by petite prune

Marie, 92 ans : « De mon temps, quand un bébé pleurait, on fermait la porte ». Sa petite fille de trente ans, elle, ignore comment s’y prendre quand son fils ne veut pas dormir. A un an, le bambin la réveille encore trois fois par nuit. « J’essaye de le laisser pleurer mais le volume augmente sans cesse, explique Julie. Alors je finis par me lever. Il veut un bibi. Et je lui donne. Le seul moyen pour que chacun se rendorme… ».
Bien des jeunes parents connaissent l’enfer de ces nuits sans sommeil, quand leur bout’chou refuse définitivement les bras de Morphée. L’auteur américain Adam Mansbach a un jour exprimé son désarroi sur Facebook : « Go the fuck to sleep ! ». Cette boutade est devenue le titre d’un pastiche de comptine du soir, traduit en français par « Dors et fais pas chier ». Un best-seller outre-Atlantique.
On le trouve depuis début novembre dans les librairies belges. Avec son papier glacé, ses animaux sauvages colorés et ses textes minimalistes, il ressemble à un livre d’images inoffensif. Mais qu’on ne s’y trompe pas : le contenu des strophes n’est pas pour les jeunes oreilles :

« Les chatons se sont blottis contre leur maman,
Les brebis cajolent leurs agneaux endormis.
Te voilà bien au chaud dans ton lit à présent.
Alors dors et fais pas chier, je t’en prie…»

Ou :

« Dodo fait le tigre au coeur de la jungle immense.
Ton doudou, tu peux te le mettre où je pense ».

En quelques semaines, ce livre est devenu l’emblème d’une génération de pères et de mères excédés. Et ce n’est pas le seul. Le thème du « parent indigne » semble aujourd’hui inspirer pas mal d’artistes. En 2005 déjà, Benabar brisait ce tabou : « Si tu t’endors, je t’achète un portable, un troupeau de poneys… Si tu dors pas, j’te place », menace sa chanson « Berceuse ». Ici encore, humour et tendresse, surmontés d’une pointe de cynisme, décrivent un père proche du pétage de plombs.

Des parents-rois

Cette époque postmoderne aurait-elle engendré une génération d’enfants tyrans ? Il faudrait en fait d’abord parler de parents rois : « Depuis mai 68, nous détestons l’autorité, tout ce qui nous brime dans nos vies d’adultes », explique le pédopsychiatre Jean-Yves Hayez. Les années septante ont aussi vu l’apparition de la pilule contraceptive. « On fait moins d’enfants par famille et on veut qu’ils soient heureux à tout prix, on a peur qu’ils ne nous aiment plus. Mais ça nous retombe dessus. Avant, on ne savait pas ne pas frustrer les enfants. Avec cinq ou six à la maison, il fallait que ça tourne ».

Ajoutez à cela des parents devenus moins disponibles et plus stressés à cause de leur boulot, des familles monoparentales, une société de consommation où des mômes font la chasse à la plus belle Barbie, à la dernière console ou au jean le plus classe, poussés par des annonceurs jamais en manque d’idées.

Evidemment, ces enfants tyrans ne font pas la loi qu’à la maison, ils imposent aussi leur diktat à l’école (voir témoignage ci-dessous). Cette autre institutrice a fini en burn out à la fin de l’année passée, épuisée par un noyau dur de garçons dans sa classe… de troisième maternelle! Et Murielle, 42 ans, monitrice dans une école maternelle et primaire du Sud de Bruxelles, a chaque jour affaire à des mômes tyranniques dans la cour de récré. « Certains enfants n’ont plus la notion d’autorité, on doit presque leur demander l’autorisation de punir !, explique-t-elle. Et ils s’en fichent des remarques. Des tout petits font des colères dès qu’ils n’ont pas ce qu’ils veulent, ils ne savent pas se tenir à table, ils crient pour attirer l’attention. Pour certains, les notions de bien et de mal n’est pas très précises : pas crier, pas frapper,… Heureusement, à force de répéter les mêmes choses, on note de belles améliorations chez certains enfants entre les maternelles et la fin des primaires ».

Retour de la fessée ?

D’autres enfants rois continueront à martyriser leur entourage sans cesse davantage, n’hésitant pas parfois à user de violence. Pour briser cette escalade de l’agressivité, certains prônent le retour à la fessée. « La violence n’est jamais salutaire, note Philippe Béague, psychologue, psychanalyste et directeur de l’Association Françoise Dolto. Il ne faut évidemment pas en faire un système d’éducation mais une gifle ou une fessée peut survenir dans un moment d’énervement. On ne peut pas toujours rester zen… Ce qu’il faut aussi éviter, c’est culpabiliser et limite demander pardon. Cela annulerait toute sanction. Mieux vaut dire : « Tu m’as poussé à bout, j’avais le droit d’être fâché ». Aucun enfant n’a jamais été traumatisé par une fessée. Des paroles dénigrantes peuvent être bien plus destructrices. Françoise Dolto disait : « Ce qu’il faut sanctionner, c’est la bêtise, pas l’enfant ».

Les parents dépassés doivent parfois céder le relai à des professionnels. « En Belgique, jusqu’au années 70, c’est le juge de la jeunesse qui était compétent pour le placement d’un jeune, explique Jean-Yves Hayez. Maintenant, le Service d’aide à la jeunesse prend des mois, voire des années, avant de décider. En attendant, le jeune a le temps de commettre des délits… ».

Pour éviter d’en arriver là, mieux vaut prendre le problème à bras le corps le plus tôt possible. « Or, bien souvent, les parents consultent trop tard, vers 11 ou 12 ans, quand les choses deviennent ingérables, que les parents se lassent, s’épuisent et finissent par avoir peur, note Jean-Yves Hayez ».

Pour vider son sac, clarifier ses idées et retrouver confiance en ses compétences, des projets d’écoute existent, sans nécessairement passer par une longue thérapie, comme l’Espace Parentalité de l’association Françoise Dolto. « Aujourd’hui, il n’y a pas de recette toute faite pour élever ses enfants, si ce n’est un mélange de fermeté, d’écoute et de cohérence, souligne Philippe Béague.

De plus en plus de parents osent en tout cas parler de leurs difficultés et se remettre en question, quand d’autres se rebellent avec humour, en musique ou en images… La critique et la dérision ne sont-elles pas d’excellentes armes contre les tyrans ?

Le cas de Bart De Wever

En octobre 2010
, Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre à l’UCL, décrivait Bart De Wever comme un enfant roi. « L’enfant roi peut aller très loin dans son déchaînement verbal pour obtenir ce qu’il désire, expliquait-il à la Dernière Heure. Il fait des crises de toute-puissance, surtout lorsqu’il a pu constater que cela marchait ». Ces propos avaient valu au pédopsychiatre une plainte du patron de la NVA et une remontrance du Conseil national de l’Ordre des médecins.

Aujourd’hui, Jean-Yves Hayez affirme qu’il n’a pas directement employé l’expression « Enfant roi » (il répondait à la question d’une journaliste qui lui demandait si De Wever était un enfant roi). Tout en se justifiant : « Le terme « enfant roi » est passé dans le langage commun. Ce n’est pas un diagnostique médical. On parlera tantôt d’enfant immature, non socialisé, tout puissant… Les Américains parlent de troubles oppositionnels avec provocation. Autrefois, on parlait aussi d’enfant caractériel… ».

Finalement, « enfant roi », c’est plutôt gentil…

« C’est pas une instit’ qui va me dire quoi faire ! »

Christelle, institutrice dans une école d’Houdeng, dans la région du Centre, a côtoyé l’enfant-roi dans toute sa splendeur.

« L’école n’a pas de réels problèmes de comportement mais, comme dans toutes les écoles, il y en a deux ou trois qui aiment semer le trouble, explique Christelle. Alors que je faisais ma surveillance sur le temps de midi, un enfant est venu se plaindre qu’un « grand » de cinquième année l’avait poussé par terre pour avoir son ballon. N’ayant pas été témoin de la scène, j’ai dit au petit de me prévenir s’il recommençait. Parallèlement, j’ai gardé un œil sur l’enfant (que je nommerai X pour plus de facilité) au cas où il récidiverait. Quelques minutes plus tard, à trois ou quatre mètres de moi, je vois X pousser un autre petit tête première dans un mur. Je l’ai appelé et l’ai grondé pour son comportement. Directement, il est devenu grossier et désinvolte. Il m’a dit quelque chose du genre. « Vas-y espèce de conne, fous-moi la paix. C’est pas une instit de merde comme toi qui va me dire quoi faire. T’façon, si tu dis quelque chose, mon père viendra te casser la gueule » (Pardon pour le vocabulaire, mais si j’avais édulcoré la phrase, l’impact n’aurait pas été le même).
Évidemment, il a refusé d’aller chercher son journal de classe. J’ai donc moi-même été le récupérer dans sa classe, après l’avoir signalé à son titulaire, pour y mettre une remarque et une punition (qui était de rédiger un texte expliquant son comportement et les raisons pour lesquelles celui-ci n’était pas acceptable – J’ai horreur des punitions où il s’agit simplement de recopier plusieurs fois une phrase, je n’y vois pas un grand intérêt). Le lendemain donc, la moitié de sa famille a débarqué et m’a attendue, en groupe, à la sortie pour me signaler, pas très agréablement, que l’enfant ne ferait pas cette punition qu’ils trouvaient injustifiée.
Je leur ai quand même signalé que je ne pouvais accepter cette façon d’être au sein de l’école, ce à quoi les parents m’ont répliqué « De toute façon, il dit que c’est pas vrai. Donc vous mentez ».
A partir du moment où les parents croient sur parole leur enfant plutôt que d’avoir les deux sons de cloche, on se sent bien impuissant…

« Un phénomène mondial »

Philippe Béague est psychologue, psychanalyste et directeur de l’Association Françoise Dolto.

Françoise Dolto est-elle la mère de l’enfant-roi ?
Françoise Dolto a révolutionné le regard des adultes sur l’enfant, à une époque où on les éduquait comme des petits chiens. On pensait encore qu’ils ne comprenaient rien avant de pouvoir parler, on transmettait les mêmes principes éducatifs de génération en génération.

Mais Dolto a souvent été mal interprétée, notamment à cause de certaines phrases comme « Les enfants ont tous les droits, les parents tous les devoirs ». Bien sûr qu’il faut considérer les enfants comme des êtres humains mais, non, ils n’ont pas tous les droits. Et si les parents ont des devoirs, ça ne veut pas dire qu’ils doivent dérouler le tapis rouge à leurs enfants. Mais dans les années 60 et 70, dans un contexte de remise en question des institutions et de l’autorité en général, c’était pratique de vouloir éviter les conflits dans la sphère familiale… Il s’agissait toutefois d’un phénomène mondial, alors que l’œuvre de Françoise Dolto n’a pas vraiment dépassé les frontières francophones et qu’aujourd’hui, beaucoup de jeunes parents ne la connaissent même pas. Mais il fallait bien trouver un coupable !

Laisse-t-on aujourd’hui trop de place à l’enfant ?
Trop de place et pas assez en même temps. Les parents mènent souvent des vies de fous. Il faut deux salaires, être en forme, avoir une vie de couple épanouie,… On place la barre très haut, souvent au détriment des enfants qui deviennent alors parfois plus angoissés. Les parents culpabilisent et essayent de compenser en évitant au maximum les conflits. Ils aiment leurs enfants et veulent faire plaisir. Ils sont pris dans un conflit intérieur : ils veulent faire au mieux mais oublient parfois qu’éduquer, c’est mettre des repères, des limites et donc de la frustration. Bien éduquer, ce n’est pas rendre les enfants heureux dans l’immédiat mais leur donner les structures de base indispensables.

Et on préfère laisser aux puéricultrices, aux éducateurs et aux enseignants le rôle de « faire souffrir » les plus jeunes…
On vit aujourd’hui l’école de façon plus sentimentale. En cas de soupçon d’injustice, des parents défendent leur enfant et pas l’enseignant. Or, sauf en cas de prof sadique, l’enfant et ses parents peuvent comprendre qu’on ne gère pas 300 élèves dans une cour de récré de la même manière que des frères et sœurs.

Nicolas Sarkozy, alors ministre français de l’Intérieur, a affirmé que tout se jouait avant trois ans. Vrai ou faux ?
Si je pensais que tout se jouait avant trois ans, je ne serais pas psychanalyste….

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Posted in: Société