Alain Escada, la croisade intégriste

Posted on 26 novembre 2011 par


Depuis quelques mois, le Belge Alain Escada est la figure de proue d’un groupe d’activistes catholiques intégristes qui prétend lutter contre la «christianophobie ». Enquête sur la stratégie de cet homme, ses contacts et ses fréquentations. Par Chloé Andries, dans Le Soir.

   Du fin fond de sa bouquinerie exiguë bruxelloise, planté entre ses piles poussiéreuses de livres d’occasion, Alain Escada se sent pousser des ailes. Cet après-midi de novembre, son téléphone sonne à intervalles régulier, pour régler les détails de son prochain coup médiatique et priant. Le quinzième, en quelques mois. Ces derniers temps, l’homme rêve à l’avènement de son « automne catholique », tel qu’il l’a baptisé. Car ce bouquiniste Schaerbeekois de 41 ans est aussi la tête de proue de la nouvelle croisade des catholiques intégristes (courant catholique exclu de l’Eglise en 1988 pour son refus du modernisme et notamment du dialogue interreligieux). Une bataille menée par l’institut Civitas, dont il est le secrétaire général et qui propose de lutter pour « la restauration de la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ ».

Depuis quelques mois, sa structure de lobbying multiplie les manifestations en France, pour dénoncer les pièces de théâtre de Romeo Castellucci ou Rodrigo Garcia jouées aux quatre coins de l’Hexagone, qu’il estime « christianophobes » et « blasphématoires ». Le 29 octobre dernier, dans les rues de la capitale française, gonflé par les clameurs des 1.500 manifestants, il avait même harangué la foule, micro à la main, pour dénoncer la « christianophobie » rampante de la société française. Les médias étaient venus nombreux.

Si Alain Escada est encore loin d’avoir opérer son « automne catholique » fantasmé (les manifestations ayant rassemblé d’une centaine de personnes à un peu moins de 2.000 selon les rendez-vous),  ses actions coup de poing lui ont permis d’ouvrir une fenêtre de tir médiatique, où il tente de se donner une image de « catholique respectable ».

"Sur le concept du Visage du Fils de Dieu", de Roméo Castellucci, que Civitas juge christianophobe

à l’extrême droite

A longueur d’interview et de déclaration, l’homme prend soin d’affirmer qu’il se situe hors de toute démarche politique et nous martèle qu’il est « hors de question » que son mouvement « serve de porte valise à un parti politique ». Né en 1970, ce Schaerbeekois n’a pourtant rien d’un petit nouveau dans le monde du lobbying intégriste, encore moins dans la nébuleuse politique où il flirte allègrement avec les extrêmes. Dès l’adolescence, à 16 ans, le jeune Alain fait ses premières armes en politique dans les rangs de la droite belgicaine. Déçu, il se tourne ensuite rapidement vers le FNB (Front national de Belgique), une dissidence du Front national, dont il devient le porte parole au milieu des années 1990. Il se rapproche ensuite du FN belge (mais aussi français) et se présente aux élections régionales de 1999 sur une liste nommée « Zut », avant d’appeler ses électeurs à voter pour le Front.

Dans le même temps, du côté politico-religieux, ce fidèle de la Fraternité Saint Pie X (intégriste) se lance dans le lobbying européen et prend la tête de Belgique et Chrétienté en 1991, qu’il présente comme une « asbl dont les statuts permettent de poursuivre judiciairement toute personne physique ou morale ayant commis un acte raciste anti-chrétien ou anti-belge. » Au programme  : rencontres avec des parlementaires, manifestations contre l’homoparentalité, contre ce qu’il appelle « l’islamisation latente de l’Europe», érection d’une liste noire des sociétés qu’il juge anti-chrétiennes comme Dexia banque, Fortis banque, Benetton ou encore Renault.

 Accointances fascistes

Côté écrits, Alain Escada créera et dirigera longtemps la revue Polémique-info, diffusée de 1995 à 2002, dans laquelle il publie -entre autres- des hommages au général Pinochet ainsi qu’à un ancien de la légion SS de Wallonie et accueille la plume de son ami Hervé Van Laethem, dont le groupuscule extrémiste Nation prêtera main forte à Belgique et Chrétienté dans certaines de ses actions. En 2007, le tribunal de Bruxelles confortera les propos de l’association Résistances.be qui avait qualifié le groupe d’Escada de « néonazi » et de « nid de fascistes ». Le jugement indique alors qu’il existe « au sein de la revue Polémique-info des accointances fascistes incontestables, au sens le plus strict du terme. »

Aujourd’hui, dans son nouvel habit de secrétaire général de Civitas, (institut fondé pour  recréer « la Cité Catholique », allusion au mouvement créé en 1946 par Jean Ousset, un théoricien du national-catholicisme), Alain Escada affirme « avoir été déçu du système particratique ». A chaque question « politique », l’homme botte en touche ou évite de prendre position. Dans les manifestations des mois derniers en France, que pense t-il de la présence de membres de groupuscules politiques extrémistes ? «  Quiconque partage des valeurs que nous défendons et souhaite participer à une de nos manifestations peut le faire. A condition qu’aucun mouvement politique n’en profite pour distribuer des tracts ou des affiches ou n’utilise un moyen de se faire de la publicité.  ».

 Réseaux

Et du côté des idées ? Est-il toujours admiratif du général Pinochet ? Que pense-t-il des propos négationnistes sur la shoah tenus par certains de ses soutiens ? « Le général Pinochet a organisé une résistance anticommuniste qui imposait le respect. Quant à la Shoah, je ne vois pas l’intérêt de donner mon avis et d’entrer dans des débats d’historiens (sic). »

Alain Escada concède néanmoins « mettre à profit » le réseau qu’il s’est constitué tout au long de son parcours pour sa « nouvelle » action. Dans la pratique, le réseau activiste qu’il anime est bien rôdé. Plusieurs fois par an, il organise des week-ends de formation pour les jeunes où il est question de doctrine sociale de l’Eglise, mais aussi de formation en stratégie de marketing et communication auprès des médias,  des élus et des entreprises. Un vivier de nouveaux activistes, accueillis pour ces sessions dans les locaux de la Fraternité Saint Pie X, qui fournit également un aumônier à Civitas. Côté lobbying, des listes noires d’élus sont mises sur pied, et des « lettres aux élus » sont préparées et envoyées sur de nombreux sujets politiques, l’homme se targuant d’avoir obtenu des rencontres avec des élus UMP et même du PS français.

L’homme mise aussi sur les nouvelles technologies, accompagnant chacune de ses opérations médiatiques de clips vidéos diffusés sur le net et relayés sur la toile traditionaliste et intégriste. Pour le politologue Pascal Delwitt, qui rappelle que la nébuleuse intégriste et politique d’extrême droite est réduite, groupusculaire et éclatée, « elle a opéré une mutation d’action, en pratiquant de l’activisme extra-institutionnel, tout comme le font bien d’autres courants. Ces groupes ont compris comment toucher les médias par des actions qui frappent les esprits, ils investissent les nouveaux moyens de communication et les réseaux sociaux. »

La mouvance extrémiste voit peut-être aussi cette « lutte contre la christianophobie » comme un nouveau ciment qui la sortirait de son éclatement. Et si le mouvement mené par Alain Escada et consorts est largement surmédiatisé comparé à l’influence réelle qu’il opère, il parvient à brouiller les frontières, accueillant dans certaines de ses manifestations des catholiques diocésains et recevant certains soutiens au sein de l’épiscopat français. Alain Escada y voit, lui, « plutôt le signe d’une prise de conscience par les milieux chrétiens, dans un mouvement spontané, de la banalisation de la christianophobie ». En attendant, il continue d’activer ses réseaux pour son prochain rendez-vous, mardi prochain, à Villeneuve d’Ascq, près de Lille, où il entend protester, encore une fois, contre la pièce de Castellucci.

Chloé Andries

Les actions médiatiques de Civitas en détail, c’est ici.

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