Enrico Monfrini: Traqueur de cleptocrate

Posted on 27 août 2011 par

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Un avocat suisse combat, depuis une douzaine d’années, un fléau particulier, la corruption. Sa spécialité: traquer l’argent caché, en Suisse et au Liechtenstein, par les dictateurs et autres chefs d’État spolieurs. Rencontre avec Enrico Monfrini, sur la piste de l’argent volé.  L’Echo 27 août 2011


Confondant sans vergogne intérêt privé et public, utilisant toute la panoplie du bon gestionnaire d’argent sale – prête-noms, hommes de paille, paradis offshore et banques discrètes dans des paradis fiscaux – Kadhafi aurait amassé, durant son règne, quelque 20 à 50 milliards de dollars, Ben Ali en aurait détourné 5 et Moubarak aurait placé hors d’Egypte une fortune estimée entre 2 et 5 milliards de dollars. Et ce ne sont que quelques exemples d’un problème d’une bien plus grande ampleur, qui comprend aussi les pots de vin – plus de mille milliards de dollars sont versés en dessous-de-table, chaque année dans le monde – et le transfert de fonds illicites. Rien qu’en Afrique, 400 milliards de dollars auraient, par exemple, été détournés et mis à l’abri à l’étranger, lésant des millions d’individus. Et de tous ces montants, à peine 5 milliards de dollars auraient, jusqu’à présent, été restitués aux États lésés. La Suisse serait à l’origine de près de la moitié de ces versements: 800 millions rendus aux Philippines, au Mexique, au Pérou et à l’Angola, 800 millions au Nigeria. Un dynamisme qui s’explique partiellement par le désir du pays de combattre son image de paradis pour l’argent de la corruption et, partiellement, par le fait qu’elle héberge un important volume d’argent sale. Depuis 12 ans, Enrico Monfrini, avocat genevois, essaie de pister les sommes détournées pour le compte des États floués. Il a notamment représenté le Nigeria dans l’affaire Abacha. Rencontre.

De plus en plus d’États et d’institutions internationales mettent en place des mesures pour lutter contre la corruption. La tâche est-elle plus facile aujourd’hui qu’avant pour ceux qui essaient d’en retrouver la trace?

Enrico Monfrini Oui et non. Toutes ces lois sont très bien, mais encore doivent-elles être efficaces. La Convention des Nations unies, par exemple, est trop tiède. Ses signataires sont libres de l’interpréter à leur guise. Ils en font donc ce qu’ils veulent. La plupart des pays les plus corrompus se sont d’ailleurs empressés de ratifier le texte, mais cela ne sert à rien. Une des difficultés est aussi le caractère facultatif de certaines dispositions, comme celle érigeant l’enrichissement illicite au rang d’infraction. Ce concept opère, de facto, un renversement de la charge de la preuve. En d’autres termes, les personnes qui sont en possession d’argent apparemment détourné sont présumées l’avoir acquis de manière illégale, sauf si elles parviennent à démontrer le contraire. Le problème est que peu d’États ont transposé ce principe dans leur droit. Or, pour moi, il est fondamental, si on veut parvenir à retrouver et à restituer rapidement l’argent volé.

Le dossier des fonds détournés par le président philippin Ferdinand Marcos a été long, laborieux et n’a abouti à la restitution que de 356 millions sur les 10 milliards de dollars estimés. Les sommes volées par Moussa Traoré et rendues au Mali, après 7 ans de procédure, étaient bien inférieures à ce que l’État comptait toucher. Avec 1,3 milliard recouvré – 800 millions imposés par la justice suisse et 500 millions de restitutions « volontaires » -, l’affaire Abacha est la première d’une telle ampleur. A-t-elle marqué un tournant important dans ce combat?

Le dossier Marcos a eu comme conséquence la mise en place, en Suisse, d’un arsenal législatif que j’ai pu utiliser dans l’affaire Abacha. Résultat: au lieu de 20 ans, ce qui fut le cas pour l’affaire Marcos, ou de 7 ans pour le dossier malien, le dossier Nigérian a été résolu en 5 ans. Aujourd’hui, les fonds hébergés en Suisse par la famille Abacha ont été intégralement restitués. En même temps, voyant que la Suisse accordait, contre toute attente, l’entraide judiciaire au Nigeria, les dictateurs et les blanchisseurs d’argent professionnel ont développé des systèmes de plus en plus sophistiqués de blanchiment d’argent. Il est donc devenu plus difficile de retrouver la trace de l’argent sale. Plus difficile, mais pas impossible.

Le printemps arabe va-t-il changer la donne?

La lutte contre la corruption a indéniablement pris un tournant avec le printemps arabe. Il est clair que ces événements vont contribuer à une prise de conscience de la nécessité, pour les pays spoliés, de poursuivre les chefs d’État, dictateurs et autres cleptocrates. Mais encore faut-il qu’ils agissent concrètement ce qu’ils n’ont pas encore commencé à faire. La Tunisie, l’Egypte n’ont pas encore commencé le combat. C’est cependant en train de changer, tout doucement. En Occident aussi le vent tourne. On assiste à des choses auxquelles on n’aurait jamais osé rêver il y a 10 ans. L’Onu qui adopte une résolution visant à geler les actifs libyens. Micheline Calmy-Rey, présidente de la Confédération helvétique, qui annonce le gel des avoirs de Ben Ali et de Moubarak 30 minutes après leur chute. Politiquement, c’est magnifique. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Il est facile de dire qu’on bloque les avoirs, mais encore faut-il savoir lesquels. Le gel est symbolique tant que les actifs à immobiliser ne sont pas identifiés. La situation n’est donc pas parfaite, mais des progrès ont déjà été faits, et les choses vont continuer à évoluer dans la bonne direction.

N’assiste-t-on pas à un système à double vitesse? On se précipite pour condamner ou poursuivre les dictateurs déchus, mais pas ceux en place. On critique les régimes du Sud, mais pas ceux du Nord ou dits « développés »…

Les autres États ne font pas de demande d’entraide judiciaire. Dans des pays très proches, tout le monde sait que la corruption est maîtresse, mais il n’y a aucune volonté politique pour s’attaquer à ce phénomène. On peut soupçonner les dirigeants de certains pays européens d’avoir des comptes en Suisse, mais je mets ma main à couper qu’ils ne seront pas inquiétés par leurs adversaires, une fois déchus. Même contre Berlusconi, je vous parie qu’il n’y aura pas de poursuite pénale en dehors de l’Italie.

La corruption n’a cependant pas la même ampleur ni le même impact dans les pays développés que dans les régimes dictatoriaux…

Je ne pense pas que ce soit vrai. C’est très variable selon les États, mais il y a des pays du Nord qui sont tout autant corrompus que des pays du Sud.

Comment procédez-vous pour retrouver cet argent?

Les États requérants doivent faire une demande d’entraide judiciaire – en d’autres termes: d’assistance -, au pays qui héberge l’argent sale. Pour pouvoir l’obtenir, ils doivent fournir ce qu’on appelle un « paper trail », c’est-à-dire des éléments démontrant que telle ou telle personne a des comptes abritant de l’argent volé, dans telle ou telle banque de tel pays. Il ne faut pas un dossier complet, mais il faut au moins certains éléments permettant de commencer les recherches. Ensuite, c’est à nous de jouer. On active notre réseau – on travaille en collaboration avec des autorités policières et judiciaires de différents États -, on épluche les comptes et on essaie de démêler l’écheveau. On arrive vite à trouver une brèche. Les blanchisseurs d’argent scindent toujours les montants et les font circuler de diverses manières, afin qu’on en perde la trace. Mais un compte parle aussi bien qu’un livre.

Comment peut-on s’assurer que l’argent restitué ne soit pas accaparé par les hommes d’État en place?

Lors de l’affaire Abacha, nous nous sommes trouvés confrontés à ce problème. Nous avons finalement décidé de passer par la Banque mondiale et son antenne d’Abuja, afin de contrôler l’usage qui allait être fait des fonds. Aujourd’hui, les gouvernements requérants doivent préciser ce à quoi ils comptent affecter l’argent récupéré et un système de contrôle est alors mis en place. Il s’agit toutefois plus d’une bonne pratique que d’une obligation légale.

Géraldine Vessière

Plus: La fortune Libyenne

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