Grande-Bretagne. Révolte Consumériste

Posted on 13 août 2011 par

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Pendant quatre jours, Londres puis d’autres grandes villes de Grande-Bretagne ont été frappées par des émeutes et des pillages sans précédent. Le mot d’ordre du gouvernement est la répression sans merci. Reportage de Géraldine Vessière publié dans L’Echo le 13 août 2011.

Nord de Londres. Mercredi fin de journée. La principale rue commerçante de Tottenham, où se sont produites les premières violences qui ont frappé la capitale britannique en début de semaine, est totalement bloquée. Des ouvriers s’activent depuis le matin pour réparer la route. Les bus incendiés se sont fondus dans l’asphalte, démolissant le tarmac. « C’est de la folie. De la folie totale. On a déjà refait 660 m de route », confie l’un des travailleurs en passe de commander une pizza au seul magasin ouvert, Pizza Coco. « J’ai sauvé mon commerce, raconte son propriétaire Mohammed Mabi-Ayubi, tristement fier. Les émeutiers venaient par ici et je suis sorti pour les repousser vers le centre de la rue. Les appartements de gauche ont pu être épargnés. » Ceux de droite par contre n’ont pas eu cette chance. Les quatre immeubles suivants sont totalement calcinés. Leur charpente noircie s’érige pitoyablement dans la rue. Les fenêtres arrière portent les signes d’effraction des pompiers. Un peu plus loin, un bloc entier de maisons a été ravagé par les flammes. Il ne reste plus rien. Et même si certaines affaires avaient par miracle été épargnées, il n’est pas question pour leur propriétaire de venir les récupérer, la stabilité des bâtiments est trop précaire, ils vont être abattus. « Je n’ai plus rien, soupire Vina, dont l’appartement est en cendre. J’ai juste les vêtements que j’avais sur moi ainsi que mon téléphone. »

Un vent de folie

Tottenham est l’endroit où tout a commencé. Le samedi 6 août. Une manifestation pacifiste, en protestation à la mort de Mark Duggan, jeune père de famille antillais, et à la manière dont la famille, en demande d’explication, avait été traitée par la police, dégénère. « C’était calme puis d’autres gens sont venus se joindre au groupe. Ils ont commencé à attaquer les voitures, les bus, les commerces, à lancer des cocktails Molotov… À partir de 20h la situation était devenue incontrôlable. Mais ce n’étaient pas des gens de chez nous, je ne pense pas », commente Mohammed Mabi-Ayubi. À 5h du matin, un magasin de tapis et les appartements qui le surplombaient étaient encore en flammes. Les images sont diffusées en boucle à la télévision et sur Internet.

De nouvelles émeutes éclatent la nuit suivante. Cette fois à Enfield, dans le nord, et à Brixton, dans le sud. Ces dernières réveillent le douloureux souvenir de 1981 où Brixton avait été en proie à 3 jours de violences. La nature des deux événements semble cependant différente. Une des principales causes des révoltes d’il y a 30 ans était la discrimination raciale à l’encontre de la population caribéenne et africaine du quartier. En 2011, des gens de toute origine ethnique brûlaient, saccageaient et pillaient des magasins, parfois pour usage personnel, parfois dans l’objectif de revendre les biens volés. « C’est comme s’ils faisaient leurs courses à 4h du matin », raconte un témoin. « C’est de l’avidité et de la pure criminalité », tonnera mercredi le Premier ministre David Cameron, dénonçant notamment une culture de gangs.

Escalade

Loin de se calmer, les émeutes reprennent de plus belle lundi après-midi. Elles commencent à Hackney, dans le nord-est, où 200 à 300 jeunes s’attaquent à la rue commerçante de Mare street. Ils se sont donné rendez-vous en utilisant les réseaux sociaux ou le système de messagerie de Blackberry. Ils provoquent la police, mettent le feu aux voitures, démolissent et pillent les magasins. À 10 minutes de là, le centre commercial de Dalston et les échoppes avoisinantes sont également touchés. La riposte de la communauté turque du quartier, sortie batte à la main pour défendre ses commerces, empêche les émeutiers de progresser plus au nord.

Des violences éclatent dans d’autres quartiers du sud comme Peckham ou Croydon, où un magasin de meubles est en flammes, les pompiers ne pouvant pas accéder au lieu, leur sécurité ne pouvant être garantie par la police. Des centaines de jeunes s’attaquent aussi au centre de Lewisham, brûlant bus ou voitures, avant de partir plus loin. « Aux alentours de 19h, des groupes d’ados ont déferlé dans la rue principale qui vient du centre de Lewisham, raconte François Arnould, un expatrié belge vivant dans le quartier. Ils étaient masqués, certains avaient des barres en métal ou en bois. Ils jetaient les poubelles au milieu de la rue. Ils avançaient par groupe de 10 ou 15. Beaucoup avaient des bouteilles d’alcool qu’ils se passaient. On voyait bien que pour eux, c’était un jeu. Tout à coup, ils se sentaient tout-puissants. »

Ces événements semblent inspirer la jeunesse d’autres quartiers. À Camberwell, pas très loin de Brixton, une quinzaine d’adolescents prend d’assaut un tronçon de la rue commerçante, jetant des poubelles ou déplaçant des barrières de chantiers sur la rue pour empêcher bus et voitures de passer. Motos et vélos parviennent à se faufiler sous des jets de pierres ou de bouteilles en verre. Le sourire aux lèvres, les émeutiers exultent de pouvoir attaquer une camionnette de police coincée dans la tourmente alors qu’une autre s’enfuit dans la direction opposée. Est-ce par peur ou parce qu’elle a été appelée en renfort ailleurs? Mystère. Des sirènes de police retentissent un peu partout dans le nord-est, et dans certains quartiers du sud. Un pub a remplacé l’habituel panneau « Match live » par « Watch the riot live » (regardez les émeutes en direct).

Durant la nuit de lundi à mardi, les émeutes se propagent à d’autres quartiers de Londres dont Clapham et Ealing, voire à d’autres villes du pays telles Birmingham, Leeds, Liverpool, Bristol et Nottingham.

Où est la police?

Wikemedia Commons

Le lendemain, mardi, c’est le choc. La télévision diffuse en boucle les images des événements. Des critiques s’élèvent à l’encontre de la tactique des forces de l’ordre, « dépassées », « en sous nombre », « trop molles » par peur probablement d’un dérapage – l’ombre du G8 de 2008 et de la mort de Ian Tomlison tué par un policier planant encore.

Le Premier ministre, David Cameron, rentré d’urgence dans la nuit, donne sa première conférence de presse. Le discours est bref et clair: le nombre de policiers passera de 6.000 à 16.000 dans la capitale et les auteurs des faits seront punis.

Londres est inondé de bobbies. Les arrestations continuent. Les autorités commencent à diffuser des photos d’émeutiers prises par des caméras de surveillance, des vidéos voire des téléphones portables de passant.

Dans la population belge, à part la famille d’un jeune habitant de Croydon qui, inquiète, a contacté l’ambassade la nuit de lundi à mardi, il n’y a pas eu de vague de panique. La plupart des Belges vivent dans les quartiers de South Kensington ou de Chelsea, dans l’ouest, qui n’ont pas été atteints. Les coins les plus touchés étaient principalement ceux qualifiés de plus défavorisés.

Élan de solidarité

Wikimedia Commons

Dans les quartiers touchés par les violences de la veille, l’heure est au nettoyage. Utilisant les mêmes moyens que les émeutiers les jours précédents – réseaux sociaux ou Blackberry -, des centaines de citoyens se rejoignent notamment à Ealing ou à Clapham, mais cette fois des balais à la main, pour réparer les dégâts.

À Tottenham, 45 habitations ont été endommagées et 29 personnes ayant perdu leur logement sont venues demander de l’aide au council (sorte de commune). Un service d’aide est installé dans le centre de loisir. « Beaucoup de personnes nous demandent ce qu’elles peuvent faire. Beaucoup ont aussi donné de l’argent pour soutenir ceux qui ont perdu leur commerce ou leur maison », raconte le prêtre de l’Église de la Sainte Trinité. À Hackney dans l’après-midi, les quartiers sont calmes. La plupart des magasins de Mare Street sont fermés. Des badauds circulent, parfois étonnés de ne rien trouver d’ouvert. « Ils appellent les parents à exercer leur autorité sur leurs enfants, mais c’est trop tard. Quand nos enfants étaient jeunes, on avait les services sociaux sur le dos pour nous dire comment les éduquer ou pour nous les prendre et les placer dans des familles d’accueil. Maintenant, les enfants sont trop âgés. Je parie que la plupart de ceux qui étaient dans les rues hier ne vivent même plus dans leur famille. Ils ont quitté la maison, vivent dans des foyers… », s’énerve une maman, pendant que son fils réclame un hamburger du McDonald, seul commerce de la rue ouvert, « seulement en take away » précise une employée dont la nervosité est perceptible. « Il y aura des émeutes ce soir. Je le sais par mes propres sources. Ils sont déjà à Dalston. »

A Dalston, les rues sont pourtant désertes. Le centre commercial, attaqué la veille, est fermé. Des panneaux de bois remplacent certaines vitres. Le marché est étrangement calme. La plupart des commerçants ne sont pas venus. Beaucoup de rumeurs fausses circulent. Un peu partout dans Londres, même dans les quartiers qui n’ont pas été touchés par les violences, et ils sont nombreux, les magasins ferment plus tôt, « au cas où ». La riposte citoyenne s’organise. Les communautés se préparent à protéger ce qui leur est cher. Des sikhs par exemple ont décidé de camper toute la nuit devant leur temple, à Southall, pour le défendre si nécessaire.

Apaisement

À Londres, le déploiement policier et la menace de poursuites judiciaires semblent faire ses effets. La nuit de mardi à mercredi reste globalement calme. Les émeutes continuent par contre à Liverpool, Manchester et Birmingham, notamment, où 3 jeunes qui tentaient de s’opposer aux émeutiers sont tués, fauchés apparemment délibérément par une voiture.

Mercredi matin Birmingham est en deuil. Le Premier ministre durcit encore le ton. Mais le temps semble être à l’apaisement. La tension baisse au fil de la journée, comme si l’ivresse des jeunes était tout à coup retombée face aux arrestations, aux menaces de sanctions et peut-être aussi à la mort des 3 hommes de Birmingham.

La répression, elle, continue. Les interpellations se poursuivent. Les photos d’émeutiers circulent. Vendredi matin on dénombrait 5 morts, 1.500 arrestations, 600 personnes inculpées. Les premières audiences ont lieu. Les juges se sont engagés à travailler jour et nuit pour gérer rapidement le millier, voire plus, de dossiers qui leur ont été soumis en trois jours. Les premières comparutions suscitent l’étonnement. Le profil des émeutiers est hétéroclite: un enseignant d’école primaire, un graphiste, un étudiant, un chômeur, un repris de justice, une jeune gamine de 11 ans, une autre de 14, une autre qui rêvait de devenir danseuse… C’est la stupéfaction.

Jeudi, l’heure était au politique. Devant le parlement, convoqué pour une session exceptionnelle, le Premier ministre annonçait le dégagement de moyens supplémentaires pour les victimes des incidents. Il faisait également face à un feu de questions des parlementaires notamment sur les coupes dans le budget de la police, conséquence du plan d’austérité, la capacité de la justice à absorber l’important nombre de dossiers ou encore le rôle que les réseaux sociaux et les nouvelles technologies ont joué dans les événements. De nombreuses autres questions devront être adressées dans les prochains jours. Se concentrer uniquement sur le répressif risque de n’être qu’un emplâtre sur une jambe de bois.

Par Géraldine Vessière, à Londres L’article en PDF 

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