Pour les patrons, la « modération salariale » est toute relative…

Posted on 8 avril 2011 par

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En 2010, le salaire de base des principaux patrons belges a augmenté de 3,5% en moyenne. Quant aux bonus et autres éléments de rémunération variables, ils ont progressé de 10%. Pourtant, de nouvelles dispositions encadrent les rémunérations des dirigeants. Une analyse de Cyrus parue dans Le Vif-L’Express, alors que de nouvelles propositions de loi sont déposées pour limiter  les salaires du patronat.

Ils ne bénéficient pas d’un salaire, ils obtiennent un « package ». Celui-ci se compose d’une part fixe, le salaire brut, et de rémunérations variables sous forme de bonus et autres actions ou options – qui représentent en moyenne, en Belgique, la moitié de la rémunération totale des grands patrons. Le package prévoit également les indemnités de départ – ces parachutes parfois dorés – et quelques broutilles comme le plan de pension complémentaire ou les assurances vie et hospitalisation, sans oublier d’éventuels cadeaux conditionnés par des performances spécifiques. Ils, ce sont les patrons des grandes entreprises belges, généralement tenus pour les apôtres de la « modération salariale ».

La rémunération des chief executive officers (CEO) pour 2010 sera mieux connue début avril, après la publication des rapports annuels de toutes les entreprises cotées à la bourse de Bruxelles. Comme en 2009, la tendance est toutefois à la hausse : « Les premiers rapports publiés indiquent une augmentation moyenne de 3,5% du salaire fixe parmi le top management du Bel 20. Quant à la rémunération variable, elle augmente de 10% en moyenne », estime Walter Janssens, partner à la société de conseil internationale Hay Group et expert en excecutive reward, qui explique ces augmentations par les bons résultats d’ensemble de l’économie.

Une bonne année

De fait, le millésime 2010 se révèle exceptionnel pour les entreprises belges. Celles-ci ont engrangé des bénéfices pour un montant total de 13,749 milliards d’euros, en hausse de 65% par rapport à 2009, auxquels il faut ajouter les 4,6 milliards d’euros de bénéfices du groupe français GDF Suez. Avec un bénéfice net total avoisinant les 9,5 milliards d’euros, les entreprises non financières réalisent même la meilleure année de leur histoire. Au point de se montrer généreuses avec leurs actionnaires : avec une enveloppe globale de 5,665 milliards d’euros, les dividendes augmentent de 46% par rapport à 2009, tous secteurs confondus. Fluxys (+540%), AB InBev (+110,6%) et Bekaert (+70%) ont fourni le plus gros effort pour gonfler le dividende.

Après avoir été raboté en 2008 par la crise bancaire et économique, la rémunération d’une majorité de patrons est repartie à la hausse dès 2009. La rémunération moyenne d’un CEO du Bel 20 s’établissait alors à 2,2 millions d’euros annuels – soit l’équivalent d’un peu moins de 190.000 euros bruts par mois et par administrateur délégué, bonus inclus – des statistiques, il est vrai, faussées par le salaire de 7,2 millions d’euros du patron d’AB InBev, le Brésilien Carlos Brito. Dans les faits, seuls quelques patrons atteignaient cette moyenne : Albert Frère (GBL), Gérard Mestrallet (GDF-SUEZ) et Pierre-Olivier Beckers (Delhaize) avec plus de trois millions, Roch Doliveux d’UCB et Didier Bellens de Belgacom avec plus de deux millions.

Profits

« Les CEO belges sont pourtant moins gâtés que les patrons actifs aux Etats-Unis ou dans les économies émergentes comme la Russie, l’Inde ou la Chine », tempère Walter Janssens. « Les salaires des patrons belges restent également corrects voire modestes en comparaison des pays proches tels que la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni. » En 2010, Carlo Brito (AB Inbev) a cependant touché un salaire de base de 1,24 million d’euros, complété par une rémunération variable de 3,16 millions d’euros et un paquet de 273.365 actions, sans compter les 50 millions d’euros sous forme d’options qu’il devrait bientôt toucher pour avoir diminué les dettes du groupe. Quant à Albert Frère, la seule part fixe de sa rémunération en tant que CEO du groupe GBL s’élève à 2,9 millions d’euros en 2010, moins que les deux autres administrateurs délégués, Gérald Frère et Thierry de Rudder, qui ont touché 3,26 millions d’euros chacun.

« On peut s’interroger autant sur l’aspect éthique de certaines rémunérations que sur la répartition des bénéfices de la reprise », ajoute encore Walter Janssens : « Si les bons résultats économiques justifient des augmentations de salaire au sein du patronat, il faut s’attendre à ce que les syndicats exigent que l’ensemble des travailleurs en profitent. »

Corporate governance

Certes, l’économie belge ne se résume pas aux stars de la bourse de Bruxelles, mais celles-ci se montrent les plus transparentes sur le plan des rémunérations. Et pour cause : elles y sont désormais contraintes. Dans la lignée des recommandations du G20 et de l’Union européenne, les sociétés cotées et les entreprises publiques se sont dotées en 2009 d’un code de bonne gouvernance, largement coulé en avril 2010 dans la loi dite Corporate Governance. « Les entreprises cotées doivent désormais assurer la transparence dans la rémunération des cadres supérieurs et répartir une partie de la rémunération variable dans le temps afin de mieux tenir compte de la perspective à long terme », explique Christine Darville, déléguée de la Commission corporate governance, et responsable du département juridique de la FEB. « Les indemnisations de départ sont limitées à 12 mois de salaire – ou à 18 mois sur la proposition du comité de rémunération – sauf si les actionnaires approuvent une dérogation à cette règle. Ces dispositions, qui garantissent la transparence des rémunérations des dirigeants et encadrent les pratiques, sont les produits de la crise financière puisque certaines rémunérations avaient été jugées abusives ou excessives. »

Si la loi est trop récente pour livrer des résultats dès cette année, on mesure déjà les effets du code sur les pratiques des entreprises. « Une part de plus en plus importante des bonus est conditionnée par les résultats à venir », note Walter Janssens. « Concrètement, les entreprises évitent désormais de payer les bonus en cash pour lier davantage les rémunérations variables aux résultats sur une période de 3 à 5 ans. Le code et la loi encouragent ainsi le développement durable de l’entreprise. Cependant, cette tendance conditionnelle a un coût : les patrons réclament une part fixe de leur salaire plus élevée. »

Bonus bancaires

Reste le point sans doute le plus sensible : début avril également, les banques belges doivent dévoiler les enveloppes de primes variables versées à leurs dirigeants. Ces dernières semaines, plusieurs pays européens ont mis en garde contre le retour des bonus faramineux. Aux Pays-Bas, les dirigeants d’ING et d’ABN Amro ont fini par renoncer aux bonus qu’ils venaient de s’octroyer : l’opinion publique et le monde politique n’ont pas accepté qu’un Jan Hommen par exemple, CEO du groupe ING, s’accorde un bonus de 1,25 million d’euros (outre son salaire de 1,35 million) alors que l’entreprise a été sauvée par l’apport de 10 milliards d’euros d’argent public.

En Belgique, le ministre des Finances Didier Reynders est également monté au créneau, fin mars, pour exiger des banques, sous peine d’augmenter les taxes bancaires, de « faire attention à ne pas de nouveau déraper, à ne pas donner l’impression qu’elles repartent dans les pratiques antérieures. » C’est que les établissements financiers du Bel 20 retrouvent également des couleurs : 5,488 milliards de bénéfices en 2010, contre une perte de 1,164 milliard en 2009. Aux côtés de Dexia ou d’ING Belgique, KBC sort du lot en passant d’une perte nette de 2,46 milliards d’euros en 2009 à un bénéfice de 1,86 milliard en 2010.

« Des règles strictes encadrent désormais les rémunérations variables au sein des établissements financiers », assure Christine Darville. Un arrêté royal paru au Moniteur début mars conditionne ainsi la rémunération variable des dirigeants des banques ayant fait l’objet d’une « intervention exceptionnelle des pouvoirs publics » au respect du plan de redressement adossé à l’intervention publique. C’est que la crise financière a laissé des traces. A-t-elle changé les habitudes ? Résultat dans les jours qui viennent.

Cyrus Pâques

 

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Posted in: Economie