A Londres, le cigare se fume en bonne compagnie

Posted on 1 février 2011 par

0


Copyright: The Lanesborough

En réaction à la législation britannique antitabac, les « cosas » se multiplient comme des champignons à Londres. Ces bars à cigare accueillent une clientèle aisée, voire fortunée, partageant une même passion: le havane, le habana, le cheeros, le stump, le purito, en un mot, le cigare. Un reportage signé Géraldine.

Regent’s Park. Lanesborough Hotel. 16h30. Devant l’imposant porche de cet immeuble de style Régence, Victor, le portier, chapeau melon, costume noir, rose à la boutonnière et badge arborant son nom, accueille les passagers d’une Rolls Royce. Une autre attend patiemment son tour.

Avec ses 5 étoiles, l’établissement est considéré comme un des hôtels les plus chers de Londres. Il compte parmi sa clientèle de nombreux hommes d’affaires, grandes fortunes et têtes couronnées mais il est également très prisé des amateurs de cigares. Depuis 2009, le bâtiment dissimule au niveau moins un, au détour d’un dédale de couloirs et d’escaliers, un espace qui leur est spécialement dédié: une terrasse couverte et chauffée, protégée des regards indiscrets par une haie de sapin. Des fauteuils en rotin -mobilier mi de jardin, mi de salon-, une lumière tamisée, du jazz en musique de fond, une température constamment à 25°C et un bar arborant certains grands crus dont des bouteilles d’Armagnac de 1878 (£ 675 le verre) ou de Cognac datant de 1770. C’est là que des négociations ont lieu, que des affaires se concluent, que CFO, CEO et autres se détendent après une journée de travail.

Le futur du business

Lanesborough hotel

Le chef d’orchestre du lieu est Giuseppe Ruo. Il est devenu adepte du havane lors de son arrivée à Londres, il y a dix ans. « Tout ce qui touche au monde du bar me passionne et, ici, le cigare en fait partie, » confie le directeur du Garden room. Installé un peu à l’écart, dans un espace de 12m² dissimulé par un paravent et loué pour la bagatelle de £2000 livres la soirée, Giuseppe s’illumine lorsqu’il aborde le sujet. «Le cigare, c’est une culture. Lorsqu’on commence, on ne distingue pas toutes les subtilités, mais avec le temps, on découvre les différentes saveurs, les différentes effluves, la manière dont un cigare se consume… C’est comme le vin. Tous deux vieillissent très bien, atteignent un sommet puis commencent à perdre de leurs atours.» Outre sa terrasse, Le Lanesborough possède deux humidificateurs dotés de 25 coffres. Tous sont occupés. Ils hébergent les collections personnelles des habitués, leur garantissant les conditions de conservation optimales. Un peu plus loin, sur la terrasse principale, deux hommes parlent affaires, un autre, à proximité, pianote sur son iPhone et au fond, 3 hommes originaires du Moyen Orient, discutent en grignotant quelques olives. Tous ont le fameux cylindre brun à la main. La salle est encore calme. Il est tôt. Dès 6 heures, une vague de fumeurs déferlera dans les lieux et les places se feront chères. «C’est le futur du business, commente Giuseppe Ruo. Il est temps que d’autres établissements s’y mettent. Il est toujours bon d’avoir un peu de concurrence. »

Le Lanesbourough est un des premiers à avoir développé ce qu’on appelle aujourd’hui à Londres un Comfortable Outdoor Smoking Area, ou Cosa. Suite à l’interdiction en 2007 de fumer dans les lieux publics et pour répondre au désir d’une clientèle fortunée de pouvoir continuer à s’adonner à son plaisir, hôtels, restaurants et vendeurs de cigares ont dû redoubler d’imagination. On a ainsi vu se multiplier dans la capitale britannique ces havres du tabac. Il y en aurait plus de 100 aujourd’hui, et ce nombre ne cesse d’augmenter. Il faut dire que les aficionados abondent au pays d’Albion. Le Royaume-Uni occupe sur le marché du cigare la cinquième place en terme de volume de ventes et la deuxième en terme de valeur.

Contre-nature

Copyright : Boisdale

Chaque Cosa a développé un style qui lui est propre. Le restaurant Franco a par exemple aménagé une petite terrasse à la parisienne sur le trottoir. Même en plein hiver, les tables sont réservées. Et des chaises provisoirement vides se dégagent encore des effluves de cigares de leurs précédents occupants. Ceux qui viennent s’approvisionner chez Dunhill, vendeurs de vêtements et produits de luxe pour homme et dont la cave à cigares est régulièrement visitée, peuvent directement savourer leur achat sur la terrasse du magasin quant à ceux qui désirent investir le toit du Jazz club Boisdale of Belgravia, espace chauffé et confortablement aménagé, ils pourront demander des couvertures écossaises en sus pour un surcroit de chaleur. « C’est un peu comme la prohibition des années 20 et 30 aux États-Unis. A l’époque, il n’y a jamais eu autant de consommation d’alcool. C’est la même chose aujourd’hui avec les cigares, » explique Giuseppe Ruo. Et Eddie Sahakian, gérant du magasin Davidhoff d’abonder en ce sens. « Il y a des restaurants qui ferment la porte d’entrée à clef pour permettre à leurs clients de fumer. Interdisez quelque chose à quelqu’un, c’est la meilleure manière pour qu’il le fasse. La législation visait principalement la cigarette, mais elle n’a pas du tout pris en considération les fumeurs de cigares ni les clubs privés. »
Désir de « romancer» la situation ou fait réel? Il est un fait que la nature et la culture même du cheero s’accommodent mal de ces restrictions. Fumer un cigare est une activité sociale. Un moment partagé entre hommes, et femmes, distingués, auquel on se doit, en gourmet, de consacrer du temps. Et si une cigarette peut être expédiée en quelques minutes sur le pas d’une porte, le havane, lui, exigera de 40 minutes à 1h30 pour être consommé et consumé. Un lieu précaire en plein air n’est donc pas la meilleure option, surtout sous le ciel hivernal britannique.

Pour lire l’article entier publié dans le Trends Tendances du 13 janvier 2011, cliquez ici (pdf)
Publicités
Tagué: , , ,
Posted in: Economie, Société