Les nuits courtes des Tunisiens de Belgique

Posted on 28 janvier 2011 par

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Professeurs, architectes, juristes ou ingénieurs, les 20.000 Tunisiens de Belgique suivent la révolution minute par minute. Un reportage de Cyrus au sein d’une non-communauté, paru dans Le Vif-L’Express.

Manifestation rond-point Schuman, janvier 2011. Photo Cyrus Pâques

A 70 ans, dont un demi-siècle passé sur le sol belge, Mongi Boubaker affiche enfin son bonheur. « Je me trouvais en voiture lorsque la radio a annoncé l’arrestation de membres du clan Trabelsi, la belle-famille de Ben Ali. Je n’ai pu me retenir de klaxonner de joie, au point d’attirer l’attention d’un policier. C’est que j’ai entendu une excellente nouvelle, monsieur l’agent, vraiment excellente ! » Comme de nombreux Tunisiens de Belgique, l’architecte de la Grande mosquée de Bruxelles et du Centre islamique et culturel reste branché en permanence sur les informations. « Nous n’éteignons pas la télé avant 3 heures du matin. Il se passe tant de choses et je ne tiens pas à perdre le fil des événements ! »

Mongi Boubaker n’est pas le seul à manquer de sommeil ces derniers temps. Un œil sur la toile (Facebook, Twitter, blogs et sites d’information), un autre rivé sur le poste de télévision (principalement Al Jazeera, France24 et les chaînes tunisiennes), les oreilles vissées au téléphone portable (quand il ne converse pas via Skype), Sameh, prof de math à Bruxelles, 37 ans, suit les événements minute par minute. « Depuis la mi-décembre, je dors en moyenne trois heures par nuit. Je reste en contact permanent avec la famille et les amis. »

En Belgique depuis six années, Sameh vit la révolution comme s’il se trouvait au pays, sauf qu’il n’y est plus. « A l’université de Tunis, nous organisions régulièrement des manifestations. Alors, je me sens naturellement un peu en dehors du coup aujourd’hui », confesse-t-il. Passé le choc initial, produit par l’immolation de Mohamed Bouazizi et le déclenchement des émeutes, Sameh a d’abord éprouvé de la peur face à la répression policière. « Je craignais le pire pour la famille et les amis, tout en redoutant un nouveau 11 septembre pour le tourisme. Ce fut ensuite l’étonnement, énorme, devant le départ précipité de Ben Ali. Et enfin, le soulagement et une joie mêlée d’inquiétude pour l’avenir », conclut Sameh.

Liberté et suspicion

Manifestation du 22 janvier 2011, rond-point Schuman. Photo Cyrus Pâques

Née en Tunisie de mère belge, cette jeune quarantenaire, qui préfère conserver l’anonymat, est venue en Belgique pour ses études supérieures, voici vingt ans. Elle est restée « pour la qualité de vie, et pour la liberté, en particulier en tant que femme, même si les conditions ont beaucoup changé ces dernières années. » Son emploi dans les institutions européennes lui donne les moyens de retourner au pays deux ou trois fois par an – elle s’y trouvait d’ailleurs en décembre, lorsque la révolution a éclaté. « Grâce à Facebook, nous recevions des informations précises et instantanées sur la situation – nous savions par exemple quels quartiers éviter. Le pouvoir a paru constamment en retard sur les jeunes dont beaucoup possèdent un ordinateur portable. Et peu à peu, des documents se sont mis à circuler, notamment des relevés bancaires du clan Trabelsi, qui mobilisaient de plus en plus de monde », note-t-elle.

Si elle opte pour l’anonymat – tout en participant à une communauté Facebook destinée aux métisses tunisiens – c’est parce que « tout ce que vous dites peut entraîner des conséquences pour la famille au pays ». A l’instar de Sameh, elle évite ainsi de fréquenter les Tunisiens vivant en Belgique, « par crainte des mouchards à la solde de l’ambassade ». L’architecte Boubaker ne pourrait la contredire, lui qui a cessé de participer aux activités du consulat voici une vingtaine d’années. « Le moindre de vos propos peut être rapporté. Un jour, peu après avoir exprimé une opinion, deux pneus de ma voiture étaient crevés ; une autre fois, c’est la roue qui m’a lâché en pleine course. Ou alors c’est la douane qui vous cherche des histoires lorsque vous rentrez. Sans parler de ma propriété en Tunisie, confisquée par un membre de la famille Trabelsi – comme ça, sans rien dire, par des gens au-dessus des lois. »

Une communauté ?

Mehdi Abbes: "On ne peut pas réellement parler d'une communauté." Photo Cyrus Pâques

Cette atmosphère de suspicion ne semble pas déranger beaucoup de monde. « Les Tunisiens forment un peuple curieux qui ne ressent pas le besoin de vivre replié sur lui-même », confirme Radhia, la trentaine, enseignante, arrivée ici à l’âge de trois mois. « Il n’y a pas vraiment de nous », précise notre fonctionnaire anonyme, « hormis ce nous qui se forme peut-être actuellement, avec la révolution, et que la génération de mon père, qui a connu l’indépendance, n’hésitait pas à employer. »

« On ne peut pas réellement parler d’une communauté », estime également l’avocat Mehdi Abbes, qui évoque 20.000 personnes présentes sur le territoire belge, dont les deux tiers possèdent la double nationalité et un quart est issu de couples mixtes. Né d’une mère Belge, 39 ans, l’avocat s’est rendu en Tunisie, début janvier, pour soutenir ses confrères face à la répression. « La révolution n’est pas uniquement populaire, elle émane également de l’intelligentsia », affirme-t-il. Une interview livrée à son retour sur les ondes de RTL TVI et la mèche du « Comité de soutien au peuple tunisien » était allumée. « Les messages ont immédiatement afflué », relate l’avocat. « Le 12 janvier, nous organisions une première manifestation devant le Parlement européen, une seconde le 15 dans le centre de Bruxelles, puis différents rassemblements face au Berlaymont. »

Venue « rendre hommage aux morts », Rahdia a participé à la manifestation du 15 janvier – la plus imposante, avec quelques centaines de personnes présentes. « Dans une ambiance conviviale, festive, étonnamment patriotique, j’y ai retrouvé des personnes perdues de vue depuis longtemps. Une semaine plus tôt, personne n’aurait osé manifester, mais ce jour-là, nous n’avions plus peur. »

Des ailes

Moundi Barhomi: "Je suis candidat à la présidence!" Photo Cyrus Pâques

Aujourd’hui, l’heure est à l’espoir. Mongi Boubaker : « Dès que la situation se calme, je rentre en espérant récupérer ma propriété. On verra bien ! » Question projets, Sameh pourrait chercher à monter une affaire sur le sol tunisien « lorsque la situation sera plus claire ». Quant à Bechir Ben Jedira, 65 ans et 1.600 amis sur Facebook, ingénieur industriel en construction formé en Belgique, il prévoit de lancer une association offrant un soutien financier et technique aux Tunisiens désireux de développer une activité.

L’avocat Mehdi Abbes, lui, se tient disponible pour « aider à structurer la société civile en la dotant d’un modèle de concertation sociale et d’un système électoral à la proportionnelle. » Enfin, Moundi Barhomi, 70 ans, chef de service hospitalier à la retraite, n’envisage rien de moins qu’une candidature à la présidence de la république, « à condition, de revoir la loi électorale. » Rien de tel qu’une révolution pour vous donner des ailes.

Cyrus Pâques

 

Souleymen: « Personne ne connaissait Sidi Bouzid »

 

 

Photo Cyrus Pâques

Chaque été, le rappeur bruxellois Souleymen retourne à Sidi Bouzid, où vit sa famille. « Même en Tunisie, personne ne connaissait le nom de mon bled. Depuis le suicide de Mohamed Bouazizi, le 17 décembre, il est connu du monde entier – et je constate beaucoup d’intérêt et de solidarité, notamment au travers de mes 4.000 contacts sur Facebook. »

Ce jour-là, le jeune homme de 27 ans reçoit un message d’un cousin. « Il m’annonce que ça chauffe dans le quartier. Grâce au net, j’ai suivi en direct l’embrasement de la situation. L’ampleur du mouvement a été un choc parce que les histoires de personnes qui se suicident, ou qui menacent de sauter d’un pylône électrique à moins d’obtenir un travail, ne sont pas nouvelles : j’en entends chaque été, en vacances. »

Si Souleymen envisage de rentrer un jour à Sidi Bouzid, il estime que les Tunisiens vivant à l’étranger ne doivent pas interférer dans la révolution. « Nous, quand on y va, c’est pour les vacances. Nous n’avons pas souffert de la même manière. »

Cy.P.

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Posted in: Politique, Société