Voyance, un marché qui promet

Posted on 31 décembre 2010 par

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Cadres ou femmes au foyer, ils sont de plus en plus nombreux à payer pour connaître leur avenir. Le nombre de personnes qui croient aux prédictions des médiums a doublé ces deux dernières années. Désormais, près d’un Belge sur sept a déjà consulté. La crise et un marketing de masse n’y sont pas pour rien. Les voyants ont tiré la bonne carte… Un article d’Anne-Cécile paru dans Télémoustique (photo Alexis Haulot)

« J’ai tout de suite vu que vous étiez bélier ! ». Un prénom et une date de naissance ouvrent les portes du paranormal. Maria étale ses cartes sur la table de verre. Ses longs doigts les retourne, une à une. Elle les laisse courir sur les figurines, interprétant chacune d’elle. « Je vois un changement, peut-être un déménagement ou bien au niveau du boulot, expose la voyante. Je vois le grand amour, dans un an ».

La danse d’une flamme de bougie se reflète, difforme, dans une boule de cristal. Brusquement, une autre sphère tombe de son socle de bronze. Le choc fait vibrer la table, la bougie s’éteint. Maria ne bronche pas. Elle enchaîne la séance avec le pendule. L’objet répond par oui ou par non, en fonction de ses oscillations, circulaires ou verticales. . « « X » est-il la bonne personne ? – Non ». « Faut-il attendre une bonne nouvelle au niveau financier ? – Oui ».

Aujourd’hui, la voyante est pressée : elle reçoit son chauffagiste à 10h45. Impossible de prolonger. « D’habitude, je prévois plus de temps, les gens ont toujours envie d’en savoir plus ». A 60 euros la demi-heure, on hésiterait quand même… Le temps est à présent écoulé. La boule de cristal, ce sera pour la prochaine fois. « Je suis sûre que vous reviendrez », déclare Maria.

Pas très convaincante, cette première séance de voyance. Pourtant, le téléphone de Maria n’arrête pas de sonner. Elle reçoit tous les jours des dizaines de personnes avides de connaître leur futur. Cadres supérieurs, femmes au foyer, chômeurs ou employés de bureau, ils son t de plus en plus nombreux à payer pour savoir. Maïté, voyante par téléphone dans le Brabant wallon, le confirme : « J’entends un directeur qui veut savoir s’il doit engager « Untel », une épouse qui espère que son mari va quitter sa maîtresse et même un SDF dans un centre d’hébergement », explique la voyante.

Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu

L’étude « Voyance, guérisseurs et para-sciences », publié en octobre 2010 par le Centre de recherche et d’information des organisations de consommateurs, confirme cet engouement. Elle révèle que le nombre de personnes qui croient aux prédictions des voyants a doublé entre 2007 et 2009, passant de 6 à 12%. Le nombre d’adeptes de guérisseurs est passé de 6 à 22%, soit plus de deux Belges sur dix. Alors que le nombre de personnes qui croient à l’astrologie et aux horoscopes a augmenté de 10 à 15%. Et si seulement 8% des répondants admettent être superstitieux, 15% d’entre eux ont déjà consulté un voyant. Les femmes, mères de famille, seraient les premières clientes. Cette tendance n’a bien sûr pas de frontière. D’après un reportage diffusé en septembre dans Envoyé spécial, sur France2, un Français sur quatre consulterait un voyant au moins une fois par an. La voyance est aussi le dernier film de Woody Allen, « Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu ». C’est ce que raconte à sa cliente une voyante abandonnée par un mari vieillissant qui lui a préféré une prostituée de l’âge de sa fille.

D’où vient ce succès pour le paranormal ? « Tout être humain a besoin de contrôler sa vie et de lui donner du sens, explique Moïra Mikolajczak, professeur de psychologie à l’UCL. Pour beaucoup, la religion jouent ce rôle. Si on pense que la vie a une sens, on peut croire que le destin est écrit, qu’il est prévisible et que certaines personnes peuvent lire dans ce grand livre ». Paradoxalement, dans une société où la religion prend de moins en moins de place, la demande pour l’ésotérisme aurait tendance à augmenter. « C’est une manière de compenser le besoin de donner sens à sa vie et de la contrôle », ajoute la psychologue. Une autre catégorie de personnes a recourt à la voyance plutôt par désespoir. « L’incertitude concernant leur avenir leur paraît tellement insupportable qu’ils en  perdent l’esprit critique et se tournent vers les voyants, poursuit Moïra Mikolajczak. Ils cherchent un gouvernail. Les gens en détresse sont en demande, ils veulent être écoutés et rassurés ».

Dans ses périodes de doute, Elodie, 40 ans, a visité plusieurs voyants. Comme lorsqu’elle hésitait entre deux hommes. « En regardant les photos de l’un et l’autre, elle m’a dit : « Le premier ne vaut rien et l’autre ne vaut pas mieux non plus ! », raconte Elodie. Mais vous allez faire un bout de chemin avec celui-là. Ce sera compliqué. C’est un sacré caractère ! Il faut reconnaître qu’elle ne s’est pas trompée ». Caroline, 30 ans, reconnaît elle aussi avoir été bluffée par sa première visite chez un voyant. « Je crois en rien, j’y allais par curiosité, relate cette Bruxelloise. Il m’a balancé plein de trucs sur mon caractère, il m’a décrit mes parents avec précision. Il m’a prédit des événements qui ont tendance à se réaliser ». Caroline y est donc retournée. « Mais les fois suivantes, il s’est contredit… Je ne sais pas si c’est le mec qui a eu un éclair de génie la première fois ».

Prédire tout et son contraire

En général, les voyants ne prennent pas beaucoup de risques. Au pire, la prédiction ne se réalisera pas. Et si elle se réalise, on dira que le voyant l’avait prédit… « De plus, un accident, un déménagement, une rencontre ou une rupture, ça arrive à tout le monde, pas au même moment ni de la même manière, mais ça arrive, note Moïra Mikolajczak. Le risque est parfois de faire coller la réalité à la prédiction : si la voyante annonce une rupture, par exemple, on peut devenir suspicieux et susciter la rupture. Mais ça peut aussi être positif : on vous annonce l’amour et vous adopter une attitude qui favorise la rencontre ».

Les affirmations des voyants et des horoscopes sont d’ailleurs en général très vagues et recouvrent tout et son contraire. Un exemple, cité dans l’étude du Crioc : « Vous avez besoin que les autres vous aiment et vous admirent. Mais vous êtes tout de même aptes à être critique envers vous-même. Bien que vous ayez quelques faiblesses, vous êtes généralement capables de les compenser. Parfois, vous êtes extroverti, affable et sociable. D’autres fois, vous être introverti, prudent et réservé ». Difficile de ne pas s’y retrouver…  « Ces phrases sont signifiantes pour ces consommateurs car elles prennent sens par eux et non pour eux, explique Marc Vandercammen, directeur général du Crioc.

Plutôt que de voyance, on devrait donc plutôt parler de psychologie. Un art dans lequel Maïté excelle, avec l’aide de son taro de Marseille. Elle accepte de nous lire les cartes gratuitement. Et cette fois, on avoue, certaines des affirmations nous laissent dubitatifs. On la soupçonne toutefois de lire dans nos visages… « Quand on dit : « Quelqu’un a beaucoup d’importance dans votre vie », on prend peu de risques de se tromper, poursuit Marc Vandercammen. L’âge de la personne, le regard et les mouvements des sourcils indiqueront s’il s’agit d’un mari, d’un enfant ou d’un parent. Au fur et à mesure de la discussion, on révèle des indications qu’il suffira d’utiliser. Cela s’apparente à de la technique de vente ».

Bouée de sauvetage

Et ça fonctionne même par téléphone, la spécialité de Maïté. Voilà justement quelqu’un qui appelle. La voyante répond. « Bonjour Muriel, comment vas-tu, dis moi… ». C’est la dame qui se demande si son mari va quitter sa maîtresse. « Je le sens fort indécis, assure Maïté. Il est mal dans sa peau ». La voyante raccroche au bout de trois ou quatre minutes (à 1,5 euros, dont 0,90 pour Maïté). « Là, on est parti pour cinq coups de fil d’affilée. Elle est vraiment inquiète ».

Pour cette cliente comme pour beaucoup d’autres, Maïté est une bouée de sauvetage. « Des personnes désespérées m’appellent plusieurs fois par jour, poursuit la voyante. Certains veulent se suicider. J’essaye de les orienter vers SOS Suicide mais ils ne veulent pas. On n’est pas psychologue mais on le devient… ». Certains habitués ont droit à un tarif préférentiel. « Pour leur éviter d’avoir des problèmes financiers, je leur demande d’appeler sur mon GSM personnel. Mon but n’est pas de m’enrichir. A la base, la voyance est un don qu’on ne doit pas faire payer. Mais il faut manger… ». Beaucoup de mediums n’ont pas de scrupules et n’hésitent pas à s’enrichir de la détresse des gens. « Une cliente avaient dépensé 16.000 euros pour une protection contre le mauvais œil, commente Maïté. A l’insu de son mari ».

La voyance, surtout par téléphone, ça peut donc rapporter gros. Jusqu’à 25.000 euros pour ceux qui disposent d’un logiciel permettant de savoir quoi dire à quel moment pour augmenter la durée et donc le coût de la « consultation ». Dans l’Hexagone, le marché de la voyance et les arts divinatoires représentent un chiffre d’affaire annuel de plus de 3 milliards d’euros. La crise économique n’y serait pas pour rien. Le médium Alexis, qui officie dans Voyance en direct sur Vivolta, l’a constaté : les Français sont avant tout préoccupés par leur avenir professionnel. Ils veulent des réponses à leurs interrogation quand à l’évolution de leur carrière, une éventuelle promotion, un licenciement,….

Ce reportage montre même des « usines à voyants », où de pseudo medium lisent soit disant les cartes à un interlocuteur à l’autre bout du fil. Maïté, elle, assure qu’elle ne vise pas des sommes astronomiques. D’ailleurs, elle, c’est une vraie voyante. « J’ai toujours eu un don, relate-t-elle. Enfant, je savais quand les personnes allaient décéder. A 16 ans, j’ai reçu mon premier jeu de cartes ». Maïté a travaillé comme secrétaire commerciale, avant de se lancer à temps plein dans la voyance, il y a quatre ans. « Cinq heures par jour, sept jours sur sept », précise Maïté.

Flairant la bonne affaire, les voyants en tout genre multiplient les moyens pour appâter le client : flyers dans les boîtes aux lettres, spots à la télé, sites Internet, publicités par e-mail et par SMS,… Un seul coup de fil à Maïté et nous étions d’ailleurs dans son répertoire de clients recevant des SMS nous rappelant à son bon souvenir. Ce marketing de masse explique d’ailleurs en partie le succès grandissant pour l’ésotérisme.

Peu de plaintes

Aucune loi ne régit le secteur des voyants, mediums et autres guérisseurs. « Si l’on considère qu’il s’agit d’une prestation de service, il ne peut y avoir de publicité mensongère, commente Marc Vandercammen. Mais dans le cas de la voyance, il s’agit de croyance… On ne peut prouver la tromperie que dans certains cas, lorsqu’on annonce une consultation gratuite alors qu’elle est facturée 1 euro la minute par exemple. Mais bien souvent, la personne est consentante… ». En France existe la notion d’abus de faiblesse. « Mais là encore, l’abus reste difficile à prouver, ajoute le directeur général du Crioc ».

Les plaintes contre des voyantes ne sont pas fréquentes. « Les gens n’ont pas envie d’admettre qu’ils sont allés voir un voyant et qu’ils se sont fait avoir, complète Marc Vandercammen. Certains escrocs sont tout de même condamnés. En juin 2004, six Guinéens ont été condamnés pour escroquerie, faux et usage de faux. Au départ : une histoire d’amour qui se termine par une rupture. Jean, 39 ans, quitte Béatrice, 38 ans. Celle-ci souhaitant que son compagnon revienne contacte Oma, un gourou. Après avoir donné 28 120 euros, Béatrice se rend compte de la supercherie et décide d’arrêter les frais…

Tous les voyants ne sont toutefois pas des arnaqueurs. « Il ne faut pas tous les diaboliser, note Moïra Mikolajczak. On leur a parfois dit tout petit qu’ils avaient un don et ils y croient. Et puis, même si j’ai plutôt tendance à ne pas y croire, personne ne pourra jamais dire à 100% que prédire le futur est impossible ». Qui sait ? Seul l’avenir le dira peut-être.

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Posted in: Economie, Société