Mgr Harpigny: ‘L’Eglise doit dire la vérité’

Posted on 24 septembre 2010 par

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Après le scandale de pédophilie sans précédent qui a secoué l’Eglise catholique de Belgique, Guy Harpigny, évêque de Tournai, en charge de ce dossier, expose son analyse. L’homme fustige la libération sexuelle et prône la transparence. Une interview de Chloé Andries, parue dans La Vie du 23 septembre.

L’ampleur du scandale lié à la publication des témoignages d’abus sexuels dans l’Église belge donne le vertige. Comment ces crimes ont-ils pu se produire sans que la hiérarchie n’intervienne ?

La plupart des actes délictueux relevés dans le rapport Adriaenssens sont antérieurs à 1985. Je pense que, pour comprendre les choses, il faut prendre du recul et analyser les bouleversements des années 1960. Il me semble que la libéralisation sexuelle a eu un impact au sein de l’Église et a pu mener à la multiplication des actes délictueux.

Dans ces années, le concile Vatican II a ouvert des réformes ecclésiales majeures et excellentes, que je ne remets pas en cause, mais on a relégué au second plan l’attention à la vie affective. La nécessité de mener sa vie personnelle selon l’Évangile, les valeurs de chasteté ou encore la fidélité ont parfois été mises de côté. Alors que les études réalisées sur la vie sexuelle et affective ont bouleversé les mentalités, leur transposition ecclésiale n’a pas été faite.

C’est aussi à cette époque que le sacrement de réconciliation a connu un changement radical, l’examen de conscience sur soi n’étant plus forcément une priorité. Dans le même temps, le nombre d’appels à devenir prêtre a diminué. Face à cette nouvelle donnée, l’Église n’a peut-être pas suffisamment fait preuve de vigilance sur la vie personnelle des prêtres. On a pu oublier que devenir prêtre, c’est se convertir.

 

Cela n’explique pas comment la hiérarchie a pu fermer les yeux sur des délits aussi graves, dont elle avait pourtant connaissance…

À l’époque, dans tous les milieux et institutions, on s’arrangeait, au cas par cas, pour ne pas faire de vagues. Le rapport Adriaenssens montre que cela s’est passé dans l’Église, tout comme du côté de la justice. D’une part, la pédophilie n’était pas perçue comme quelque chose de grave, contrairement à maintenant. Les parents disaient parfois à leurs enfants abusés par des adultes que cela faisait partie de la vie. C’était comme ça, on n’en parlait pas. Les victimes n’étaient clairement pas prises en compte. D’autre part, le prêtre, au XXe siècle, a pu ­parfois être mis sur un piédestal. Pour un évêque, sauver son prêtre faisait partie d’un devoir primordial.

Aujourd’hui, que va décider l’Église pour les 91 abuseurs présumés, encore en vie, et pour les victimes ?

Je veux que l’Église se soumette totalement à la justice et ne l’entrave en aucune manière. Pour l’instant, tous les dossiers de la commission Adriaenssens se trouvent aux mains du juge d’instruction, qui les avait saisis lors des perquisitions de l’été dernier. Nous verrons ce qu’il décidera. Ensuite, ce qui est en notre pouvoir est difficile à évaluer. Pour les indemnisations, c’est la justice qui décidera.

Quant à savoir quoi faire des dossiers, plusieurs questions se posent. Que souhaitent les victimes ? Que demandent-elles ?

Certaines ne désirent pas porter plainte. En ce qui concerne les prêtres identifiés dans les témoignages, les évêques doivent-ils les dénoncer à la justice ? Lorsque les faits sont clairs, si une enquête a eu lieu, la réponse est oui. Il faut également les faire comparaître devant un tribunal ecclésiastique. Je pense que, dans ce domaine, quel que soit le cas, il faut être transparent.

Moi-même, en tant qu’évêque, j’ai déjà été confronté à un prêtre impliqué dans une affaire de pédopornographie. Tout a été clair. Il a été jugé par la justice civile, et je l’ai suspendu de sa charge pastorale. Aujourd’hui, il a été réintégré à une place où il ne peut plus côtoyer d’enfants, il est suivi par la justice et il va comparaître devant un tribunal ecclésiastique.

Quelles mesures l’Église va-t-elle prendre pour l’avenir ?

Les évêques ont imaginé un groupe de sages composé de représentants du ministère public, de la justice, du monde thérapeutique et du monde ecclésial. L’objectif est d’améliorer la prise en compte du problème, en coordonnant nos efforts. Ce groupe permettrait de mieux cerner le rôle de chacun et de savoir quoi faire lorsqu’on nous alerte. Par ailleurs, l’Église doit absolument donner la priorité à l’écoute et à l’accompagnement des victimes. C’est pourquoi nous allons créer un centre pour la reconnaissance, la guérison et la réconciliation, qui accueillera et écoutera les personnes blessées, en leur proposant une aide adaptée à leurs demandes et à leurs besoins.

La presse a critiqué les déclarations des évêques de Belgique suite à ce scandale et leur reproche un manque de compassion envers les victimes et un manque de transparence. Que répondez-vous ?

À chaque fois que l’Église parle, les médias retiennent les explications données sur des points de droit, mais n’écoutent ni ne relaient ses paroles d’évangélisation. D’où une incompréhension de notre message, qui n’intéresse pas le discours dominant. Personne n’a parlé de l’homélie de Mgr Leonard sur le pardon, alors que la presse nous a reproché de ne pas avoir présenté d’excuses en conférence de presse, ce que nous avions pourtant fait en mai dernier.

Les journalistes suivent le mouvement général des idées et pensent que l’Église continue à mentir et à cacher des affaires. Notre décision de créer un centre d’accom­pagnement est vue comme une façon de continuer de gérer les affaires de pédophilie en interne, alors que cela n’a rien à voir.

Comment l’Église pourra-t-elle se remettre de cette crise majeure ?

Nous allons mettre des décennies à nous en sortir. Car il ne s’agit pas d’une structure externe à réformer, mais d’un séisme qui touche le domaine de la vie personnelle et affective. Les blessures sont profondes et ne pourront guérir aisément ! Vu la gravité de la situation, l’État veut intervenir davantage, ce qui est tout à fait compréhensible. Il va falloir revoir les rapports entre Église et État belge. Plus largement, des réformes devront se mettre en place et le mot d’ordre doit être : la transparence. L’Église doit dire la vérité, expliquer clairement ce qui se passe.

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Posted in: Religion