Un travail de mémoire

Posted on 5 juin 2010 par

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Leslie Waddington est un patriarche du marché de l’art. Sa galerie, un des deux représentants au monde de Jean Dubuffet, organise une vente à Londres. L’Echo, 24 mars 2012

Leslie Waddington« On retrouve les mêmes thèmes tout au long de sa carrière, mais en recherchant constamment de nouveaux matériaux, Dubuffet se réinventait sans cesse. Il a ainsi réussi à rester vivant. C’est ce qui fait sa force, ce qui fait de lui un des grands artistes de notre temps », déclare, passionné, Leslie Waddington. Depuis plus de 50 ans, le codirecteur de la galerie Waddington Custot sévit sur la scène britannique et internationale de l’art. En 1958, ce Dublinois d’origine arrive à Londres pour travailler avec son père, marchand d’art. En 1964, il fonde sa galerie. Dans les années 80 et 90, il est à la tête de six espaces d’art, dont une maison d’édition. En 2011, âgé de 77 ans, il s’associe avec le français Stéphane Custot, cofondateur du Pavillon des Arts et du Design.

Le fonds de commerce de la galerie Waddington Custot est composé d’artistes comme Matisse, Picabia, Picasso, Ben Nicholson John Chamberlain, Dan Flavin, ou Henry Moore. Leslie Waddington est, avec la new-yorkaise Pace, le seul représentant de Dubuffet. « Je n’aime pas l’art fait pour plaire. J’aime l’art qui questionne. Je suis depuis longtemps intéressé par ‘l’art difficile’, qui ne se donne pas directement. Picasso, Dubuffet, Picabia,… ils posent des questions. Elles ne plaisent pas spécialement, mais ils ont l’audace de le faire. Pour moi, un artiste majeur est un artiste qui observe ce qui existe dans le monde de l’art et qui fait les choses différemment. »

La galerie ouvre ses portes à Dubuffet jusqu’au 14 avril 2012. Pas au Dubuffet des débuts, connu, dont la cote atteint les 4 ou 5 millions de dollars, mais au Dubuffet de la fin de sa vie (de 1974 à 1982), qui se singularise par des tableaux plus figuratifs où le personnage est désincarné, privé de toute identité. « Loin de vouloir représenter les héros, Dubuffet a voulu donner place à des individus de la vie de tous les jours. On retrouve, dans son oeuvre, un travail de mémoire. Ces personnes qu’il représente semblent revenir le hanter du passé. Il y a chez lui un côté très proustien. »  » Paysages avec personnages » est une illustration de cette tendance, tout comme le tableau de la série « Le théâtre de mémoire », un condensé de 3 décennies de créativité, Dubuffet ayant mis ensemble des morceaux de ses oeuvres passées pour en créer une nouvelle. Cette pièce est une des quatre prêtées par la Fondation Dubuffet. L’institution fondée en 73 par l’artiste, exerce un contrôle rapproché sur la mise en circulation de sa collection. Et si elle a accepté de vendre les autres toiles, après 6 à 8 mois de négociation, certaines ne sont définitivement pas à vendre.

Au grand étonnement du galeriste, l’exposition a déjà rencontré un certain succès, avant même son ouverture officielle. Et ce malgré la crise, qui a touché les oeuvres ou artistes n’étant pas dans le haut du panier. « Superficiellement, le marché de l’art a bien fonctionné ces dernières années. Mais si on gratte un peu, on réalise qu’il n’a pas fait aussi bien que ce que les gens disent. Certains artistes phares enregistrent de bons résultats. La plupart de ceux un peu moins en vue ont par contre eu plus de mal. » Selon le galeriste, les goûts changent à chaque fois qu’il y a une récession. Or ce qui va intéresser le collectionneur de demain reste un mystère.

Le galeriste patriarche

Avec une carrière s’étalant sur 5 décennies, Leslie Waddington a été le témoin des transformations qui ont touché le monde de l’art, que ce soit la montée en puissance des maisons de vente, le développement des foires, devenues un événements en soi, ou encore l’ouverture du public à l’art. « En 1954 ou 55, j’étais à la Maison de la pensée française pour une exposition sur Picasso. J’y suis resté deux heures. C’était le dernier jour et il n’y avait personne… À l’époque, le monde culturel était privé. Il n’intéressait pas. Cela a complètement changé. Les musées, soutenus par les États, sont devenus plus influents, l’art est devenu à la mode, le marketing a pris beaucoup d’importance. Sur le long terme, je ne pense cependant pas que les galeries vont survivre. Les maisons de vente aux enchères empiètent de plus en plus sur leur territoire. Les 5-6 grands marchands prennent plus rapidement qu’avant les jeunes artistes dénichés par les petites galeries, et celles-ci sont de plus en plus étouffées par les foires. L’ironie est que ce sont ces mêmes petites galeries qui paient pour y avoir un stand. Ce n’est pas une critique, mais un constat. C’est une évolution naturelle. C’est comme ça. »

À côté des grandes évolutions qui ont marqué l’histoire de l’art et de son marché, il y a aussi l’histoire individuelle. Cinquante ans de carrière, c’est également 50 ans de souvenirs ou anecdotes, comme cette fois où, pour une vente annuelle de Picasso à Paris, Leslie n’était que le 38e sur la liste des acheteurs potentiels, quand il est parvenu à couper l’herbe sous le pied de ses concurrentes. « C’était à la fin des années 60. Ce jour-là un important brouillard s’était abattu sur Londres et sur La Manche. On n’y voyait rien, ce qui posait un problème de transport. J’ai fini par louer un petit avion privé et je me suis rendu à Paris. Comme personne n’avait pu venir, je me suis retrouvé 2e sur la liste et non plus 38e. J’ai pris 30 ou 60 Picasso. Je n’avais pas l’argent mais cela n’avait pas d’importance. J’avais devancé les autres. J’allais donc pouvoir leur revendre ce que j’avais acquis. Et c’est ce que j’ai fait. (Rire.) Lors de la crise des missiles avec Cuba, on a aussi réalisé de bonnes affaires. Tout le monde avait peur d’une guerre. Pendant ce temps, mon père et moi avons pu acheter des oeuvres d’art à bon prix. J’avais des tripes à cette époque. »

Géraldine Vessière

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Posted in: Culture, Economie